Mais remarquons d'abord que la contradiction fondamentale qui cherche à assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement, ne se trouve pas dans le Bouddha, et qu'il n'est pas exact de dire qu'il enseigne dans le même souffle l'illusion du moi et sa réincarnation périodique. La doctrine de la réincarnation n'est point du Bouddha. Il l'avait trouvée toute faite, elle existait avant lui, si profondément enracinée dans son peuple qu'il ne songe même pas à la contester. Au point de vue exotérique, il veut seulement la désarmer, lui enlever son aiguillon, la rendre inoffensive. Il veut réduire la vie à tel point qu'elle ne trouve plus de quoi se réincarner. Selon la doctrine exotérique, qui n'est qu'une préparation à la vérité ésotérique, la vie n'est que souffrances et son seul but est la rédemption ou l'extinction de la souffrance. Cette extinction se trouve dans le Nirvâna, qui n'est pas l'annihilation mais l'absorption de l'individu dans le Tout. La mort ordinaire, à cause de la réincarnation perpétuelle du même individu, ne peut pas supprimer la souffrance. Il faut donc trouver une sorte de «surmort», qui rende impossible toute réincarnation, et cette surmort ne peut être obtenue que par l'homme qui se sera efforcé de mourir durant toute sa vie et aura volontairement coupé tous les liens qui le rattachent à l'existence: tout amour, tout espoir, tout désir, toute possession. Lorsqu'au terme de cette surmort systématique et volontaire, viendra la mort réelle, elle ne trouvera plus un germe vivant qui puisse se réincarner. Cette surmort, ainsi obtenue, devancera de plusieurs siècles ou millénaires la purification, la rédemption finale et l'absorption en l'unique absolu.
On a dit que c'était exactement le contre-pied de la doctrine du Christ. Chez le Bouddha la vie ne serait que l'entrée dans la mort; tandis que chez le Christ, la mort est l'entrée dans la vie. Au fond, c'est la même chose et tout se termine par l'absorption en la divinité, car la doctrine du Christ n'est qu'une branche mutilée du grand tronc de la religion mère.
Voilà la solution que nous propose le cerveau le plus prodigieux, le plus grand sage de l'humanité et qui savait des choses que nous ne savons plus et ne retrouverons peut-être jamais. Voilà le fond de la religion d'un demi-milliard d'hommes. Il n'est peut-être rien qui soit plus près de la dernière vérité.
Remarquons cependant que le problème: immortalité ou anéantissement, ne devrait pas être posé en ces termes, le mot anéantissement ne pouvant s'employer que métaphoriquement pour désigner une vie que nous ne comprenons plus, attendu que le néant est la seule chose dont l'existence soit absolument impossible et l'inexistence absolument certaine.
Quant à l'immortalité, ici encore il y a équivoque, puisque le néant ne pouvant exister, l'immortalité est inévitable, et la seule question qui reste à résoudre est de savoir si cette immortalité sera ou non accompagnée d'une prolongation quelconque de notre conscience actuelle.
Mais s'il est probable que le problème de l'immortalité plus ou moins accompagné de conscience restera longtemps en suspens, la réponse à la question de la «migraine», ou plutôt de l'hémiplégie congénitale, est sans doute plus facile à trouver. En tout cas, elle demeure dans un domaine que nos investigations immédiates sont à même d'explorer. C'est, somme toute, une question historique et géographique. Il semble, en effet, qu'il y ait, dans le cerveau humain, un lobe oriental et un lobe occidental, qui n'ont jamais fonctionné en même temps. L'un produit ici la raison, la science et la conscience; l'autre sécrète là-bas l'intuition, la religion, la subconscience. L'un ne reflète que l'infini et l'inconnaissable; l'autre ne s'intéresse qu'à ce qu'il peut limiter, à ce qu'il peut espérer de comprendre. Ils représentent, par une image peut-être illusoire, la lutte entre l'idéal matériel et l'idéal moral de l'humanité. Ils ont plus d'une fois essayé de se pénétrer, de se mêler et de travailler de concert; mais le lobe occidental, tout au moins sur l'étendue la plus active de notre globe, a jusqu'ici paralysé et presque annihilé les efforts de l'autre. Nous lui devons d'extraordinaires progrès dans toutes les sciences matérielles, mais aussi des catastrophes telles que celles que nous subissons aujourd'hui et qui, si nous n'y prenons garde, ne seront pas les dernières ni les pires. Il est temps, semble-t-il, de réveiller le lobe paralysé, mais nous l'avons tellement négligé que nous ne savons plus au juste ce qu'il peut faire.