Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur ou l'assassin, loin d'être morts, ne soient pas encore nés et prennent une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou révélé, le tenant peut-être d'une source inconnue et plus haute, les religions les plus anciennes et les plus vénérables de l'humanité, dont le christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu'une réplique incomplète. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de renaître et, en l'attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments, à nos pensées. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes ces vies passées et futures forment l'ensemble de la nôtre.

Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication la plus haute et, jusqu'à ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouvée aux injustices de la nature. En l'état présent de nos connaissances, elle ne peut être qu'une hypothèse magnifique ou une affirmation qu'il est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où se trouvent l'hérédité et la préexistence. L'hérédité est un fait acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous, déjà n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou en puissance; et, dès lors qu'il existe d'une façon probablement plus spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu'il porte plus ou moins la responsabilité de pensées et d'actes auxquels il ne saurait être entièrement étranger.

En tout cas, l'hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un être unique, isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans l'infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du passé, du présent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles périssent aussi. Il est plus vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement l'hôtellerie délabrée pour s'installer dans une maison nouvelle et plus habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle, peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un peu plus claire…

XVI
LA GRANDE RÉVÉLATION

I

Nous désespérons de connaître jamais l'origine de l'univers, son but, ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à même de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la clef de son énigme, nous serions, autant qu'un chien à qui l'on montre la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du moins cette révélation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle planerait à de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne laissant, à la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de l'éther.


Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation. Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures, Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu'à nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à côté de l'histoire extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l'humanité qui tire sa substance de légendes, de mythes, d'hiéroglyphes, de monuments étranges, d'écrits mystérieux, du sens caché des livres primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprètes de cette histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est pas à dédaigner et mériterait d'être un jour examiné plus sérieusement qu'on ne l'a fait jusqu'ici.

L'essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M. Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre, dans son livre: la Légende des Symboles. «Les Initiés, dit-il, ont toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois que l'homme. Pour eux, les minéraux en constituent l'ossature, la flore, la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu'un organe de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre elle-même ne serait qu'un organe du système solaire considéré à son tour comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu'un organe d'un autre être de l'infini, dont l'étoile Alpha du Bélier manifesterait le cœur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont le corps est le monde, et la pensée, l'intelligence universelle, divinisée par les religions.»