Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées; et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l'Inde qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu et, il y a des milliers d'années, nous affirmaient déjà que l'homme est tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant.
XV
L'HÉRÉDITÉ ET LA PRÉEXISTENCE
Il y a dans la loi de l'hérédité qui veut que les descendants souffrent des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d'un alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de l'injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa volonté.
Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait à marquer d'infamie cette volonté inhumaine. Il n'y a pas de loi qui répugne davantage à notre raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément notre confiance à l'univers et à l'esprit inconnu qui le dirige. De toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de naître, qui n'a pas demandé à naître, soit, dès la première gorgée d'air qu'il aspire, frappé d'une déchéance irrémédiable, d'une condamnation féroce, irrévocable et de maux qu'il traînera jusqu'au tombeau, il nous semble qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.
Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord, est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu'ils continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils continuent également de supporter les conséquences d'une action ou d'une façon de vivre que leur départ n'a pas interrompue.
Mais, dira-t-on, je n'ai pas participé à cette action, à cette habitude, à ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas été consulté, je n'ai pas eu l'occasion d'élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père ou mon aïeul qui se perdait. Je n'étais pas né, je n'existais pas encore.—Qu'en savons-nous?—N'y aurait-il pas, dans l'idée que nous nous faisons de l'hérédité, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du fléau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hérédité; mais à l'autre bout pèse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hérédité, qui plonge dans l'avenir au lieu de sortir du passé et qu'on pourrait appeler la préexistence ou la prénatalité.
De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon ceux qui, jusqu'aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tiré de nous. Ils ne l'ont pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont réellement sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées? Est-il permis de prétendre qu'elles y demeuraient absolument inactives? Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté?
Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou qu'y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide, il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions, comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les existences que nous accumulons en nous, qui ne s'éteignent pas à notre mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et en arrière, dans l'infini du temps?
On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s'il s'interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois types très nets, qui n'ont de commun que le corps où ils séjournent, ne s'entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux, inégal ou constant, selon l'autorité que saura prendre sur les autres le type qui s'emparera des meilleures positions du cœur ou du cerveau. Mais même dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué, inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes, dont il ne se méfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres, des défections regrettables, des compétitions, des intrigues incessantes, de véritables coups d'état, notamment aux âges critiques et à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et prodigieuse ne s'arrête un moment qu'à l'instant de la mort.
Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystères les en séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous que, n'ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout ce qui constitue un caractère et ne s'acquiert qu'au contact de la vie? Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d'eux, ils étaient encore jeunes, ils n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus et ce que nous devenons d'après eux. Ils n'avaient pas encore pris les habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe, circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était peut-être chaste, le voleur n'avait jamais volé et l'assassin pouvait avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous passons aux autres, donne une forme.