Il est à peine possible qu'il en soit ainsi au point de vue de la survivance extérieure des morts; mais il est absolument certain qu'il en est autrement au point de vue de leur survivance en nous-mêmes. Ici rien ne se perd et personne ne périt. Nos souvenirs sont aujourd'hui peuplés d'une multitude de héros frappés dans la fleur de leur âge et toute différente de la pâle cohorte alanguie de naguère, presque uniquement composée de malades et de vieillards qui déjà n'étaient plus avant que de quitter la terre. Il faut nous dire que maintenant, dans chacune de nos maisons, dans nos villes comme dans nos campagnes dans le palais comme dans la plus sombre chaumière, vit et règne un jeune mort dans l'éclat de sa force. Il emplit d'une gloire qu'elle n'eût jamais osé rêver, la plus pauvre, la plus noire demeure. Sa présence constante, impérieuse et inévitable, y répand et y entretient une religion et des pensées qu'on n'y connaissait point, consacre tout ce qui l'environne, force les yeux à regarder plus haut et l'esprit à ne plus redescendre, purifie l'air qu'on y respire, les propos qu'on y tient et les idées qu'on y rassemble; et de proche en proche, comme jamais on n'en avait eu d'exemple aussi vaste, ennoblit, anoblit et relève tout un peuple.
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De pareils morts ont une puissance aussi profonde, aussi féconde et moins précaire que la vie. Il est terrible que cette expérience ait été faite, car c'est la plus impitoyable et la première en masses aussi énormes que l'humanité ait subie; mais à présent que l'épreuve est passée, on en recueillera bientôt les fruits les plus inattendus. On ne tardera pas à voir s'élargir les différences et diverger les destinées entre les nations qui ont acquis tous ces morts et toute cette gloire et celles qui en furent privées, et l'on constatera avec étonnement que celles qui ont le plus perdu sont celles qui ont gardé leur richesse et leurs hommes. Il est des pertes qui sont des gains inestimables et des gains où se perd l'avenir. Il est des morts que les vivants ne sauraient remplacer et dont la pensée fait des choses que les corps ne peuvent accomplir. Il est des morts dont l'élan dépasse la mort et retrouve la vie; et nous sommes presque tous à cette heure les mandataires d'un être plus grand, plus noble, plus grave, plus sage et plus vivant que nous. Avec tous ceux qui l'accompagnent, il sera notre juge, s'il est vrai que les morts pèsent l'âme des vivants et que de leur sentence dépend notre bonheur. Il sera notre guide et notre protecteur; car c'est la première fois depuis que l'histoire nous révèle ses malheurs que l'homme sent planer au-dessus de sa tête et parler dans son cœur une telle multitude de tels morts.
II
MESSAGES D'OUTRE-TOMBE
Sir Oliver Lodge est un illustre physicien anglais, un des savants les plus considérables de ce temps. Il est en outre l'un des chefs les plus anciens et les plus actifs de la célèbre Society for Psychical Research, fondée en 1882, qui depuis trente-sept ans s'applique à étudier avec une rigueur scientifique irréprochable, tous les phénomènes merveilleux, inexplicables, occultes et surnaturels qui ont toujours troublé et troublent encore l'humanité. A côté de ses travaux scientifiques, dont je ne parle pas, n'ayant pas qualité pour les juger, il est l'auteur de livres extrêmement remarquables; entre autres: l'Homme et l'Univers, l'Éther de l'Espace, la Survivance humaine, où les spéculations métaphysiques les plus hautes et les plus hardies sont sans cesse contrôlées par le bon sens le plus prudent, le plus avisé, le plus inébranlable.
Sir Oliver Lodge, qui est donc ensemble un philosophe et un savant positif et pratique, rompu aux méthodes scientifiques qui ne lui permettent pas aisément de s'égarer, qui est en un mot l'un des cerveaux les mieux équilibrés qu'on puisse rencontrer, est convaincu que les morts ne meurent pas et peuvent communiquer avec nous. Il a essayé de nous faire partager cette conviction dans son livre: la Survivance humaine. Je ne crois pas qu'il y ait complètement réussi. Il nous donne, il est vrai, un certain nombre de faits extraordinaires, mais qui peuvent, à la rigueur, s'expliquer par l'intervention inconsciente d'intelligences autres que celles des morts. Il ne nous apporte pas la preuve irréfragable, comme le serait, par exemple, la révélation d'un incident, d'un détail, d'une connaissance à tel point inconnue de tout être vivant, qu'elle ne pourrait provenir que d'un esprit qui n'est plus de ce monde. Accordons du reste qu'une telle preuve est, comme il le dit, aussi difficile à concevoir qu'à fournir.
Le plus jeune des fils de Sir Oliver Lodge, nommé Raymond, né en 1889, était ingénieur et s'engagea pour la durée de la guerre en septembre 1914. Il fut envoyé en Belgique au commencement du printemps de 1915, et le 14 septembre de la même année, devant Ypres, tandis que la compagnie qu'il commandait quittait une tranchée de première ligne, un éclat d'obus le frappait au flanc gauche; et il mourait quelques heures après.
C'était, comme nous le montre une photographie, un de ces jeunes et admirables soldats anglais, types parfaits d'une humanité vigoureuse, fraîche, heureuse, innocente et splendide, dont la mort semble d'autant plus cruelle et plus incroyable qu'elle anéantit plus de force, d'espérances, de beauté.
Son père vient de lui consacrer un gros volume sous ce titre: Raymond, or Life and Death; et chose d'abord assez déconcertante, ce n'est pas, comme on s'y attendait, un livre de plaintes, de regrets, de sanglots; mais le rapport précis, volontairement impassible, presque heureux par moments, du savant qui refoule sa douleur pour voir clair devant lui, lutte énergiquement contre l'idée de la mort et regarde se lever l'aube d'un immense et très étrange espoir.