Je ne m'arrêterai pas à la première partie du volume qui s'attache à nous faire connaître le jeune homme. On y trouve une quarantaine de lettres écrites dans les tranchées, des témoignages de ses compagnons d'armes qui l'adoraient, des détails sur sa mort, etc. Ces lettres, soit dit en passant, sont charmantes, pittoresques et d'un enjouement délicat et délicieux qui ne songe qu'à rassurer ceux qui sont en sûreté. Je n'ai pas le temps de m'y attarder et ce n'est pas ce qui nous intéresse ici.
Mais la seconde partie que Sir Oliver Lodge intitule: Supernormal Portion, abandonne la vie qui s'agite à la surface de notre terre, et nous introduit dans un monde tout différent.
Dès les premières lignes, l'auteur nous rappelle sa conviction, à savoir, et en ses propres termes: «que non seulement la personnalité persiste après la mort, mais que son existence continuée s'enlace à la vie quotidienne beaucoup plus étroitement qu'on ne se l'imagine; qu'il n'y a pas de véritable solution de continuité entre le mort et le vivant; qu'en réponse aux demandes urgentes de l'affection, des moyens de communication peuvent être établis par-dessus ce qui semble être un gouffre et qu'en fait, comme Diotime le disait à Socrate, dans le Symposium, l'amour jette un pont sur l'abîme».
Sir Oliver Lodge est donc persuadé que son fils quoique mort n'a pas cessé d'exister et ne s'est pas éloigné de ceux qui l'aiment. Raymond, en effet, onze jours après son décès, cherche déjà à communiquer avec son père. On sait que ces communications, ou soi-disant communications d'outre-tombe,—ne préjugeons pas pour l'instant,—se font par l'intermédiaire d'un médium qui est ou se croit inspiré ou possédé par le mort ou par un esprit familier qui parle au nom du mort et rapporte ce que ce dernier lui révèle, soit de vive voix, soit par l'écriture automatique ou encore, bien que très rarement dans le cas qui nous occupe, par les tables parlantes. Mais je passe sur ces préliminaires qui nous entraîneraient trop loin, pour arriver tout de suite à la communication qui est, je pense, la plus étonnante de toutes; et peut-être la seule qui ne soit pas explicable, ou du moins qui soit le plus difficilement explicable, par l'intervention des vivants.
Vers la fin du mois d'août 1915, c'est-à-dire peu de jours avant sa mort, le jeune héros, qui se trouvait, comme nous l'avons vu, aux environs d'Ypres, avait été photographié avec les officiers de son bataillon, par un photographe ambulant. Le 27 septembre suivant, au cours d'une séance avec le médium Peters, l'esprit qui parlait par la bouche de celui-ci, dit tout à coup et textuellement: «Vous avez plusieurs photographies de ce jeune homme. Avant son départ, on a fait un bon portrait de lui, deux,—non, trois.—Deux où il est seul, et un où il se trouve au milieu d'un groupe d'autres hommes. Il tient beaucoup à ce que je vous dise cela. Sur l'une des épreuves vous verrez sa canne.»
Or, à ce moment, dans l'entourage de Sir Oliver Lodge, on ignorait absolument l'existence de ce groupe. On n'attacha du reste pas grande importance à cette révélation; mais dans des séances subséquentes, notamment le 3 décembre, avant l'arrivée des épreuves, avant que personne les eût vues, les détails se précisent. D'après les déclarations de l'esprit, il s'agit bien d'un groupe d'une douzaine d'officiers, ou peut-être plus d'une douzaine, pris en plein air, devant une sorte de hangar. (Le médium trace avec le doigt des lignes verticales dans l'espace.) Les uns sont assis, les autres debout, dans le fond. Raymond est assis, quelqu'un s'appuie sur lui. Plusieurs épreuves ont été prises.
Le 7 décembre, les photographies arrivent à Mariemont, résidence de Sir Oliver Lodge. Ce sont trois épreuves légèrement différentes du même groupe de vingt et un officiers, sur trois rangs, le dernier rang debout, les deux autres assis. Le groupe est pris devant une sorte de hangar en planches, dont le toit présente des lignes verticales très apparentes. Raymond est assis au premier rang; à ses pieds, se trouve la canne dont on avait parlé dans la première révélation, et, détail extrêmement frappant, dans tout le groupe, il est le seul sur l'épaule de qui, dans deux épreuves, quelqu'un appuie la main, et dans la troisième, la jambe.
Cette manifestation est une des plus remarquables qu'on ait obtenues jusqu'ici, parce qu'elle exclut presque entièrement toute ingérence télépathique, c'est-à-dire toute communication de subconscient à subconscient, parmi les personnes présentes à la séance, qui toutes ignoraient absolument l'existence des photographies. Si l'on se refuse à admettre l'intervention du mort,—qui ne doit, j'en conviens, être admise qu'à la dernière extrémité,—il faut, pour expliquer la révélation, supposer que le subconscient du médium ou de l'un des assistants, à travers les dédales et les déserts immenses de l'espace et parmi des millions d'âmes étrangères, se soit mis en rapport avec le subconscient d'un des officiers ou des personnes qui avaient vu ces épreuves dont rien ne faisait soupçonner l'existence. C'est possible, mais tellement hasardeux, tellement prodigieux, que la survivance et l'intervention du défunt, sembleraient presque, en l'occurence, moins surnaturelles et plus vraisemblables.
Je n'entrerai pas dans le détail de nombreuses séances qui précédèrent ou suivirent celle-ci, et n'entreprendrai pas non plus de les résumer. Il faut, pour en partager l'émotion, lire les procès-verbaux qui reproduisent fidèlement ces étranges dialogues des vivants et des morts. On a l'impression que l'enfant qui n'est plus se rapproche chaque jour de la vie et s'entretient de plus en plus aisément, de plus en plus familièrement avec tous ceux qui l'ont aimé avant les ténèbres de la tombe. Il rappelle à chacun mille petits incidents oubliés. Il demeure parmi les siens, comme s'il ne les avait jamais quittés. Il est toujours présent et prêt à leur répondre. Il se mêle si bien à toute leur existence que personne ne songe à le pleurer. On l'interroge sur sa situation, on lui demande où il est, ce qu'il est, ce qu'il fait. Il ne se fait pas prier; il se déclare d'abord étonné de l'invraisemblable réalité de ce monde nouveau. Il y est très heureux, il se reforme, se condense, pour ainsi dire, et se ressaisit peu à peu. L'existence de l'intelligence et de la volonté, débarrassée du corps, est plus libre, plus légère, plus étendue, plus diffuse, mais se continue à peu près pareille à ce qu'elle était dans la chair. Le milieu n'est plus physique mais spirituel; et c'est une transposition sur un autre plan plutôt que la rupture, le bouleversement de fond en comble, les transformations inouïes que nous nous plaisons à imaginer. Après tout, n'est-ce pas assez plausible, et n'avons-nous pas tort de croire que la mort change tout, du jour au lendemain, et qu'il y ait, entre l'heure qui précède le décès et celle qui la suit, un abîme subit et inconcevable? Est-ce conforme aux habitudes de la nature? Le principe de vie que nous portons en nous, et qui sans doute ne peut s'éteindre, est-il à ce point modifié et opprimé par notre corps, qu'au sortir de celui-ci, il devienne, en un clin d'œil, tout à fait différent et méconnaissable?