Mais il faut que j'abrège; il faut même, pour ne pas dépasser les bornes de cette étude, que je néglige deux ou trois révélations moins frappantes que celle de la photographie, mais qui n'en sont pas moins assez étranges.

Évidemment, ce n'est pas la première fois que de telles manifestations se produisent; mais celles-ci sont vraiment d'une qualité plus haute que celles qui encombrent plusieurs volumes des Proceedings. Apportent-elles la preuve que nous demandons? Je ne le crois pas; mais cette preuve péremptoire sera-t-on jamais à même de nous la fournir? Que peut faire l'esprit désincarné qui veut établir qu'il continue d'exister? S'il nous parle des incidents les plus secrets, les plus intimes d'un passé commun, nous lui répondons que c'est nous, en nous-mêmes, qui retrouvons ces souvenirs. S'il entend nous convaincre par la description de son monde d'outre-tombe, tous les tableaux les plus sublimes, les plus inattendus qu'il en pourrait tracer, ne valent rien comme preuve, n'étant pas contrôlables. Si nous lui demandons de s'attester par une prédiction de l'avenir, il nous avoue qu'il ne le connaît pas beaucoup mieux que nous; ce qui est assez vraisemblable, attendu qu'une telle connaissance supposerait une sorte d'omniscience et partant d'omnipotence qui ne doit pas pouvoir s'acquérir en un instant. Il ne lui reste donc que les petites échappées, les précaires commencements de preuve du genre de ceux que nous trouvons ici. Ce n'est pas suffisant, j'en conviens, puisque la psychométrie, c'est-à-dire une manifestation de clairvoyance analogue, entre subconsciences vivantes, donne des résultats presque aussi étonnants. Mais ici comme là, ces résultats montrent tout au moins qu'il y a autour de nous des intelligences errantes, déjà affranchies des lois étroites et pesantes de l'espace et de la matière, qui parfois savent des choses que nous ne savons pas ou ne savons plus. Émanent-elles de nous, ne sont-elles que des manifestations de facultés encore inconnues; ou sont-elles extérieures, objectives et indépendantes de nous? Sont-elles seulement vivantes au sens où nous l'entendons pour nos corps, ou appartiennent-elles à des corps qui ne sont plus? C'est ce que nous ne pouvons pas encore décider; mais il faut convenir que dès qu'on admet leur existence, qui n'est plus guère contestable, il est bien moins difficile d'accepter qu'elles appartiennent à des morts.

En tout cas, si de telles expériences ne démontrent pas, de façon péremptoire, que les morts peuvent directement, manifestement et presque matériellement se mêler à notre existence et rester en contact avec nous, elles prouvent qu'ils continuent de vivre en nous beaucoup plus ardemment, plus profondément, plus personnellement, plus passionnément qu'on ne l'avait cru jusqu'ici; et c'est déjà bien plus qu'on n'osait espérer.

III
LES MAUVAISES NOUVELLES

Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable, ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s'en allant par monts et par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement trois par trois, discrètes, intimidées, s'efforçant de passer inaperçues et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes, franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus obscur et le plus ignoré d'une grande ville, il n'est pas une cabane dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers laquelle l'une d'elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien ne peut la détourner. A travers le temps et l'espace, à travers les rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides, aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'à remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tôt au cœur le plus sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse frapper.

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Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l'une d'elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous ne nous inclinerions pas plus bas en présence d'un envoyé de Dieu. Non seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de répit, de se cacher dans l'ombre ou de faire un détour; c'est à qui, au contraire, lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants, les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charité plus méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement possible, au cœur qu'elle doit atteindre, la noire messagère.

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Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable; mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre pouvoir. C'est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir, de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de les arrêter net.

En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne d'intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si elles n'étaient pas aussi rares qu'on l'eût souhaité, étaient néanmoins trop espacées pour qu'il fût facile de les étudier avec suite. Aujourd'hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanité, elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes; car l'homme, qu'il aime, qu'il se réjouisse ou qu'il pleure, est toujours semblable à lui-même.