Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n'est pas vrai, comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lâcheté à ne pas annoncer aussitôt, à ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise nouvelle que l'on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s'en débarrasser au plus vite et à n'en point porter seul et secrètement tout le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empêcher de se répandre, de s'en rendre maître, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour d'elle et de la mettre dans l'impossibilité de sortir et de nuire. Il ne s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille précautions, à petits pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la demeure qu'elle doit dévaster; il s'agit de lui en interdire formellement l'entrée et d'avoir le courage de l'enchaîner dans notre propre demeure qu'elle remplira de reproches et de récriminations injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'écho complaisant de ses cris, ne pensons plus qu'à étouffer sa voix. Chaque heure que nous passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l'odieuse prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les minutes mêmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L'horloge qui mesure les phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un être aimé et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c'est le premier coup du malheur; c'est alors que le cœur se déchire et reçoit une blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n'a sa force éclatante et quelquefois mortelle que s'il frappe à l'instant sa victime et pour ainsi dire au sortir même de l'événement. Toute heure qui s'interpose en émousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte à quelques semaines n'a plus le même aspect que celle qu'on annonce le jour même qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est plus une mort et déjà c'est un souvenir. Qu'ils s'écoulent avant qu'on l'apprenne ou après qu'on la connaît, les jours qui nous en séparent agissent presque pareillement. Ils éloignent d'avance des regards et du cœur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement, hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui opère dans le passé comme le véritable opérera dans l'avenir et apporte d'emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure, durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui s'assagit, se résigne et se reprend à espérer.
IV
L'AME DES PEUPLES
Dans l'admirable et touchant écrit où Octave Mirbeau nous lègue sa dernière pensée, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce monde ont faim et soif de la justice, s'émerveille de découvrir aux suprêmes moments de sa vie combien l'âme collective du peuple français diffère de l'âme de chacun des individus qui la composent.
Il avait consacré la meilleure partie de son œuvre à rechercher, à disséquer, à mettre en aveuglante et parfois insupportable lumière et à stigmatiser avec une éloquence et une virulence qu'on n'a pas égalées, les faiblesses, l'égoïsme, les mesquineries, la sottise, la vanité, les bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probité, de charité, de dignité, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu'à l'heure urgente du devoir, de ce bourbier qu'il avait si longtemps remué avec un âpre et généreux dégoût, s'élève tout à coup, comme dans une féerie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel, le plus total esprit d'héroïsme et de sacrifice que la terre ait connu, non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux temps même de ses plus invraisemblables légendes qui n'étaient que de magnifiques rêves qu'elle n'avait jamais espéré de réaliser.
J'en pourrais dire autant d'un autre peuple que je connais bien, puisqu'il habite le sol où je suis né. Les Belges non plus, tels que nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous promettre une grande âme. Ils nous paraissaient bornés, étroits, assez vulgaires, mesquinement honnêtes, sans idéal, sans pensées généreuses, uniquement préoccupés de leur petit bien-être matériel, de leurs petites querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la même heure du devoir, plus menaçante, plus formidable que celles des autres peuples, parce qu'elle les précédait toutes dans un effroyable mystère; ayant tout à gagner et rien à perdre, fors l'honneur, s'ils se montraient infidèles à la parole donnée, dès le premier appel de leur conscience réveillée dans un coup de foudre, sans hésitation, sans un regard sur ce qu'ils allaient affronter et subir, d'un élan unanime et irrésistible, ils étonnèrent l'univers par un choix qu'aucun peuple n'avait fait et sauvèrent le monde tout en sachant qu'eux-mêmes ne pouvaient pas être sauvés; ce qui est bien le plus beau sacrifice que les héros et les martyrs qui semblaient jusqu'à ce jour les professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre.
D'autre part, à ceux d'entre nous qui avaient eu l'occasion de fréquenter des Allemands, avaient séjourné en Allemagne et croyaient en connaître les mœurs et la littérature, il paraissait incontestable que le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l'habitant des bords du Rhin, malgré certaines fautes d'éducation plutôt que de caractère, qui nous choquaient un peu, possédait des qualités, notamment une bonhomie, un sérieux, une application au travail, une constance, une résignation, une simplicité familiale, un sentiment du devoir, une façon d'accepter consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignorés ou que nous achevions de perdre. Aussi, en dépit des avertissements de l'histoire, fûmes-nous frappés de stupeur et d'abord incrédules au récit des premières atrocités, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais voulues, préméditées, systématiques et allégrement perpétrées par tout un peuple qui se mettait délibérément, avec une sorte d'orgueil sadique, au ban de l'humanité et se transformait tout à coup en une horde de démons plus redoutable et plus dévastatrice que toutes celles que l'enfer avait jusqu'à présent vomies sur notre planète.
Nous savions déjà, et le docteur Gustave Le Bon nous l'avait curieusement démontré, que l'âme d'une foule ne ressemble en rien aux âmes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la mènent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus généreuse, le plus souvent plus instinctive, plus crédule, plus cruelle, plus barbare, plus aveugle. Mais une foule n'a qu'une âme provisoire et momentanée qui ne survit pas à l'événement presque toujours violent et bref qui la fit naître, et sa psychologie aléatoire et fugitive ne peut guère éclairer la façon dont se forme l'âme profonde, séculaire et pour ainsi dire immortelle d'un peuple.
Il est assez naturel qu'un peuple ne se connaisse point et que ses actes le plongent dans un étonnement dont il ne revient qu'après que l'histoire les lui a plus ou moins expliqués. Chacun des hommes qui le composent ne se connaît pas soi-même et connaît moins encore les autres hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu'il est et ne peut répondre de ce qu'il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave que celles qui forment le tissu habituel de l'existence. Nous passons notre vie à nous interroger et à nous explorer; nos actes nous révèlent à nous-mêmes autant qu'aux autres; et plus nous approchons de notre fin, plus s'allonge l'étendue de ce qui nous reste à découvrir. Nous ne possédons que la plus petite partie de nous-mêmes; le surplus, qui est presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le passé et l'avenir et dans d'autres mystères plus inconnus que le passé et l'avenir.