Ce qui est vrai de chacun de nous, l'est à bien plus forte raison d'un grand peuple composé de millions d'hommes. Il représente un avenir et un passé incomparablement plus étendus que ceux d'une simple vie humaine. On admet et répète à satiété que ses morts le conduisent. Il est certain que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu'on ne croit et le mènent à son insu; de même qu'à l'autre bout des siècles, l'avenir, c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas encore nés et qu'il porte en soi comme ses morts, prennent à ses résolutions une part aussi importante que ces derniers. Mais dans son présent même, dans la minute où il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de l'ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule de forces et de facultés qui n'y ont pas trouvé ou n'y ont pas voulu prendre place, ou qui n'y séjournent pas constamment, et néanmoins lui appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement que celles qui s'y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps où nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu'il ne renferme pas; et c'est dans ce qu'il ne renferme pas que paraît résider la partie la plus haute et la plus puissante de notre être. N'oublions pas qu'il se confirme chaque jour davantage que nous ne mourons ni ne naissons tout entiers, qu'en un mot nous ne sommes pas intégralement incarnés et que, d'autre part, il y a dans notre chair beaucoup plus que nous-mêmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes, bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixées dans le corps et l'esprit, qui composent l'âme réelle d'un peuple. Elles ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui n'intéressent que l'étroite et chétive enveloppe qui le couvre; mais elles se réunissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et tragiques où le sort éternel est en jeu. Elles imposent alors des décisions qu'enregistre l'histoire et dont la grandeur, la générosité et l'héroïsme étonnent ceux-là mêmes qui les ont prises plus ou moins à leur insu et souvent malgré eux et qui se manifestent à leurs yeux comme une révélation d'eux-mêmes, inattendue, magnifique et incompréhensible.
V
LES MÈRES
Elles ont porté la grande douleur de cette guerre.
Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos églises, dans nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des mères qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle que la certitude de la mort.
Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu'elle est, mais ne le disent pas aux hommes.
On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au déclin de la leur. Quand ils meurent en bas âge, il semble que l'âme des enfants ne s'éloigne guère et attende, autour de celle qui la mit au monde, l'heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les berceaux n'est pas la même que celle qui répand l'épouvante sur la terre. Mais un fils qui meurt à vingt ans ne revient point et ne laisse plus d'espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d'avenir à sa mère, tout ce qu'elle lui donna, tout ce qu'il promettait: les peines, les angoisses et les sourires de la naissance et de l'enfance, les joies de la jeunesse, la récompense et les moissons de l'âge mûr, l'aide et la paix de la vieillesse.
Il emporte bien plus que lui-même: ce n'est pas sa vie seule qui finit, ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une lignée qui s'éteint, une foule de visages, de petites mains caressantes, de rires et de jeux qui tombent du même coup sur le champ de bataille, disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu'ils n'auront pas connue. Tout cela, les yeux de nos mères l'aperçoivent sans qu'elles s'en rendent compte, et c'est ce qui fait que nul d'entre nous ne peut, à certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards.
Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous leurs fils disparaissent un à un, et on ne les entend pas se plaindre et gémir comme jadis, où les grandes douleurs, les grands massacres et les grandes catastrophes s'enveloppaient des clameurs et des lamentations des femmes.
Elles ne s'assemblent pas sur les places publiques, ne récriminent pas, n'accusent personne, ne se révoltent point. Elles ravalent leurs sanglots et écrasent leurs larmes, comme si elles obéissaient à un mot d'ordre qu'entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en aient eu connaissance.
On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les restes de leur vie. Quelques-unes ont d'autres enfants; et l'on comprend qu'elles reportent sur eux l'amour et l'avenir que la mort a rompus. Beaucoup n'ont pas perdu ou tâchent à retrouver la foi aux promesses éternelles; et l'on comprend encore qu'elles ne désespèrent pas, car les mères des martyrs ne désespéraient pas non plus. Mais tant d'autres, dont la demeure est à jamais déserte et dont le ciel n'est peuplé que de pâles fantômes, gardent le même espoir que celles qui espèrent toujours. Qu'est-ce donc qui maintient ce courage qui étonne nos regards?