Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d'entre nous rencontrent une de ces mères qui vient furtivement de s'essuyer les yeux, afin que son malheur n'offense pas ceux qui sont heureux, et tandis qu'ils cherchent les mots qui, dans l'aveuglante vérité de la plus effroyable douleur qui puisse atteindre un cœur, ne sonnent pas comme des mensonges odieux ou dérisoires, ils ne trouvent presque rien à lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beauté de la cause pour laquelle est tombé le héros, du sacrifice immense et nécessaire, de la mémoire et de la reconnaissance des hommes, du néant de la vie qui ne se mesure pas à l'étendue des jours, mais à la hauteur du devoir et de la gloire. Ils ajoutent peut-être que les morts ne meurent point, qu'il n'y a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus près de nos âmes que lorsqu'ils étaient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en eux subsiste dans nos cœurs, tant que notre souvenir l'y visite et que le ranime notre amour…
Mais à mesure qu'ils parlent, ils sentent le vide de ce qu'ils disent. Ils comprennent que tout cela n'est vrai que pour ceux que la mort n'a pas précipités dans l'abîme où les mots ne sont plus que des bruits puérils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chère réalité que l'on touche des mains ou des lèvres, que la pensée la plus haute ne vaut pas les allées et venues familières, la présence aux repas, le baiser du matin et du soir, les embrassements du départ et l'ivresse du retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c'est pourquoi elles ne répondent pas à nos consolations, elles les écoutent en silence et trouvent en elles-mêmes d'autres raisons de vivre et d'espérer que celles que nous cherchons à leur apporter du dehors en fouillant vainement tout l'horizon des certitudes et des pensées humaines. Elles reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire où elles puisent leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur résignation et de leur héroïsme.
VI
TROIS HÉROS INCONNUS
Le gouvernement belge a publié l'année dernière une Réponse au Livre Blanc allemand du 10 mai 1915.
Cette «Réponse» réfute de façon péremptoire et une à une, toutes les allégations du Livre Blanc, au sujet des francs-tireurs, des agressions de la population civile et de la cruauté des femmes belges envers les prisonniers et les blessés allemands. Elle a recueilli sur les sacs et les massacres d'Andenne, de Dinant, de Louvain et d'Aerschot, un ensemble de témoignages authentiques et accablants, qui d'ores et déjà permettent à l'histoire de prononcer son verdict, avec plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours d'assises.
Des effroyables épisodes que rapportent ces récits de témoins oculaires, je ne veux retenir aujourd'hui que deux de ceux qui marquèrent le sac d'Aerschot; non qu'ils soient plus odieux ou plus cruels que les autres;—au contraire, à côté des assassinats sans excuse et des exécutions en masse d'Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne saurait dépasser l'horreur, ils semblent presque bénins;—mais je les choisis justement parce qu'ils montrent mieux qu'en ses plus grands excès la psychologie pour ainsi dire normale de l'armée allemande et ce qu'elle fait d'abominable quand elle se croit juste, modérée et humaine. Je les choisis surtout, parce qu'ils nous font voir, dans une terrible épreuve, l'admirable et touchant état d'âme d'une petite cité belge, innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent à nos méditations des traits d'héroïque et simple sacrifice, dont on n'a pas parlé et qu'il est bon de mettre en lumière, car ils sont aussi beaux que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque.
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Aerschot (prononcez: Arschot) était une humble et heureuse petite ville du Brabant flamand, une de ces modestes agglomérations inconnues que, comme Dixmude, à jamais regrettable et ensevelie dans le passé, personne ne visitait, parce qu'elles ne renfermaient aucun monument remarquable, mais qui n'en conservaient et n'en représentaient que mieux, du fond de leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans ce qu'elle a de plus spécial, de plus intime, de plus calme, de plus recueilli, de plus amène et de plus traditionnel. Dans ces petites villes à demi campagnardes, il n'y a guère d'industrie: une ou deux malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicorée. La vie y est presque agricole; et les gens aisés vivent du produit ou du revenu de leurs champs, de leurs prés et de leurs bois. Toute la semaine, la grand'place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et virginalement blanches, à portes cochères ornées de cuivres étincelants, toute la semaine la grand'place est presque déserte et ne s'anime que le jour du marché et le dimanche matin, à l'heure de la grand'messe. En un mot, c'est la paix, l'attente des repas et du repos dans le repos, l'existence lente et facile; et peut-être le bonheur, si le bonheur consiste à être heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui dépassent le clocher, sans passions trop vives et sans rêves trop ardents.
C'est dans ce paisible séjour d'une tranquillité immémoriale, que la guerre même n'avait jusqu'ici troublé qu'à la surface, que le 19 août 1914, à 9 heures du matin, après la retraite des derniers soldats belges, la grand'place est soudain envahie par le flot dense et intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant de quinze ans, se hâte de fermer les persiennes de la maison paternelle et est blessé à la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient à tort et à travers dans les fenêtres,
A 10 heures, le commandant allemand fait appeler à l'hôtel de ville le bourgmestre, M. Tielemans. On l'y reçoit grossièrement, on le brutalise, on le traite de «Schweinhund», c'est-à-dire de chien mâtiné de cochon, espèce d'animal qui, apparemment, ne se trouve qu'en Allemagne.