C’est pourquoi, si nouveau, si récent ou si formidable qu’en soit l’instrument, on peut affirmer qu’en principe, il n’y a pas de catastrophe inévitable. L’inconscient est toujours à la hauteur de toutes les situations imaginables. Entre les mâchoires de l’étau que referme la puissance de la mer ou de la montagne, on peut, on doit s’attendre à un mouvement décisif de l’instinct qui a des ressources aussi inépuisables que l’univers ou la nature au creux desquels il puise à même.

Pourtant, s’il faut tout dire, nous n’avons plus tous le même droit de compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne se trompe jamais; mais bien des hommes le bannissent à de telles profondeurs, lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil, le perdent si totalement de vue, l’humilient si cruellement, le garrottent si étroitement que, dans l’affolement de l’urgence, ils ne savent plus où le trouver. Ils n’ont plus, matériellement, le temps de le prévenir ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l’ont enchaîné, et quand il monte enfin à la rescousse, plein de bonne volonté, ses outils à la main, le mal est fait, il est trop tard, la mort vient d’accomplir son œuvre.

Ces inégalités de l’instinct, qui tiennent plutôt, je suppose, à la promptitude de l’appel qu’à la qualité du secours, se manifestent dans tous les accidents. Mettez deux automobilistes en deux dangers parallèles, inéluctables et exactement identiques, un coup de volant inexplicable, on ne sait quel bond, quelle torsion, quel détour, quelle immobilité, quel prestige sauvera l’un, pendant que l’autre ira normalement et misérablement se briser sur l’obstacle. Dans une voiture, des six personnes qui l’occupent et qu’enveloppe strictement le même sort, trois feront le seul mouvement possible, illogique, imprévu et nécessaire, au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment, à contre-sens. Je fus témoin, ou presque,—car si j’arrivai après l’accident, du moins en ai-je recueilli sur les lieux mêmes et parmi les réchappés, les impressions encore palpitantes,—je fus un jour témoin d’une de ces surprenantes manifestations de l’instinct. C’était à la descente de Gourdon, l’âpre petit village bien connu des touristes de Cannes et de Nice, perché, pour échapper aux Barbaresques, sur un rocher à pic, haut de plus de huit cents mètres. Il est de toutes parts inaccessible, nul chemin n’y mène, sauf une terrible route en lacet qui dévale entre deux abîmes. Une carriole surchargée de huit personnes parmi lesquelles une femme portant son enfant âgé de quelques semaines, descendait la voie périlleuse, quand le cheval prit peur, s’emballa et s’alla jeter dans le gouffre. Les voyageurs se sentirent rouler dans la mort, et la femme, d’un admirable geste d’amour maternel, voulant sauver l’enfant, le lança, au suprême moment, de l’autre côté de la carriole, où il tomba sur la route, tandis que tous les autres disparaissaient dans le précipice hérissé de rocs meurtriers. Or, par un miracle assez habituel quand il s’agit de vies humaines, les sept victimes, retenues à des broussailles, à de vagues branchages, n’eurent que d’insignifiantes égratignures, au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup, le crâne défoncé par une pierre du chemin. Deux instincts contraires avaient ici lutté, et celui où s’était probablement mêlé une lueur de réflexion, avait fait le geste le plus maladroit. On parlera de chance, de guignon. Il n’est pas défendu d’évoquer ces mots mystérieux, pourvu qu’il demeure entendu qu’ils s’appliquent aux mystérieux mouvements de l’inconscient. Il est en effet préférable, chaque fois que la chose est possible, de reporter en nous la source d’un mystère; c’est restreindre d’autant le champ néfaste de l’erreur, du découragement, de l’impuissance.

Immédiatement, demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner l’instinct, que je crois toujours parfait, du moins le rappeler plus près de notre volonté, desserrer ses liens, lui rendre son aisance originelle. Cette question exigerait une étude spéciale. En attendant qu’on l’entreprenne, il paraît assez probable qu’en nous rapprochant habituellement, systématiquement des forces, des faits matériels, de tout ce qu’en un mot qui dit d’énormes choses nous nommons la nature, nous diminuons d’autant, chaque jour, la distance que l’instinct aura à parcourir pour nous venir en aide. Cette distance, encore inappréciable chez les sauvages, les simples et les humbles, augmente à chaque pas que fait notre éducation, notre civilisation. Je suis persuadé qu’on pourrait établir qu’un paysan, un ouvrier, même moins jeune, moins agile, surpris dans la même catastrophe que son propriétaire ou son patron, a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s’en tirer indemne. En tout cas, il n’est pas d’accident dont la victime n’ait, a priori, tort. Il convient qu’elle se dise, ce qui est vrai au pied de la lettre, que tout autre, à sa place, aurait réchappé; par conséquent, la plupart des hasards qu’on se permet autour d’elle lui demeurent interdits. Son inconscient qui se confond ici avec son avenir n’est pas «en forme». Elle doit dorénavant se défier de sa chance. Elle est, au point de vue des grands périls, un minus habens, comme on disait en droit romain.

Il n’empêche, quand on considère l’inconsistance de notre corps, la puissance démesurée de tout ce qui l’entoure et le nombre de dangers où nous nous exposons, que notre chance comparée à celle des autres êtres vivants n’apparaisse prodigieuse. Parmi nos machines, nos appareils, nos poisons, nos feux, nos eaux, toutes les forces plus ou moins asservies mais toujours prêtes à la révolte, nous risquons notre vie vingt ou trente fois plus souvent que le cheval, par exemple, le bœuf ou le chien. Or, dans un accident de la rue ou de la route, dans une inondation, un tremblement de terre, un orage, un incendie, dans la chute d’un arbre ou d’une maison, l’animal sera presque toujours frappé de préférence à l’homme. Il est évident que la raison, l’expérience et l’inconscient mieux avisé de celui-ci le préservent dans une large mesure. Néanmoins, on dirait qu’il y a encore autre chose. Tous risques, tous hasards égaux et les parts faites à l’intelligence et à l’instinct plus adroit et plus sûr, il reste que la nature semble avoir peur de l’homme. Elle évite religieusement de toucher à ce corps si fragile; elle l’entoure d’une sorte de respect manifeste et inexplicable, et lorsque, par notre faute impérieuse, nous l’obligeons de nous blesser, elle nous fait le moins de mal possible.

NOTRE DEVOIR SOCIAL

Partons loyalement de la grande vérité: il n’y a, pour ceux qui possèdent, qu’un seul devoir certain: qui est de se dépouiller de ce qu’ils ont, de façon à se mettre en l’état de la masse qui n’a rien. Il est entendu, en toute conscience lucide, qu’il n’en existe pas de plus impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu’il est, par manque de courage, impossible de l’accomplir. Du reste, dans l’histoire héroïque des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l’origine du christianisme et dans la plupart des ordres religieux qui cultivèrent expressément la pauvreté, c’est peut-être le seul qui n’ait jamais été entièrement rempli. Il importe donc, en s’occupant de nos devoirs subsidiaires, de ne point oublier que l’essentiel est sciemment éludé. Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d’abord.

Puisqu’il paraît qu’il s’agit là d’une impossibilité absolue autour de laquelle il est oiseux de s’étonner encore, acceptons la nature humaine telle qu’elle s’offre. Cherchons donc sur d’autres routes que la seule directe,—n’ayant pas la force de la parcourir,—ce qui, en attendant cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus parler de la grande, deux ou trois questions que se posent sans cesse les cœurs de bonne volonté. Que faire en l’état actuel de notre société? Faut-il se ranger, a priori, systématiquement, du côté de ceux qui la désorganisent ou dans le camp de ceux qui s’évertuent à en maintenir l’économie?—Est-il plus sage de ne point lier son choix, de défendre tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l’un et l’autre parti? Il est certain qu’une conscience sincère peut trouver ici ou là de quoi satisfaire son activité ou bercer ses reproches. C’est pourquoi, devant ce choix qui s’impose aujourd’hui à toute intelligence honnête, il n’est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu’on ne le pratique d’habitude, et comme le pourrait faire l’habitant désintéressé de quelque planète voisine.

Ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles, mais seulement celles qui peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons d’abord la plus ancienne qui soutient que l’inégalité est inévitable, étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai; mais l’espèce humaine paraît assez vraisemblablement créée pour s’élever au-dessus de certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à sa nature particulière d’obéir à d’autres lois que celle de sa nature animale, etc. Du reste, l’objection est dès longtemps classée parmi celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des faibles, des malades, des vieillards, etc.

On dit ensuite qu’il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes dont les plus efficaces sont précisément la richesse et le loisir. On reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l’on ne met en question que son opportunité. Soit; à condition qu’il demeure bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter les pas de la justice.