Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et aussi exactes, qui devraient être toujours présentes à nos regards, nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence, leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre. Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement, ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années, gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons une partie opaque et lourde qui de droit appartient à l’instinct et descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper; elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions donner des faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits. Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive, si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte, l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.

L’ACCIDENT

A mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient nos chances d’accidents, de même que croissent les dangers du dompteur à raison du nombre de fauves qu’il «fait travailler» dans la cage. Autrefois, nous évitions autant que possible le contact de ces forces; aujourd’hui elles sont admises dans notre domestique. Aussi, malgré nos mœurs plus prudentes et plus pacifiques, nous arrive-t-il plus souvent qu’à nos pères de voir la mort d’assez près. Il est donc probable que plusieurs de ceux qui liront ces notes auront éprouvé les mêmes émotions et eu l’occasion de faire des remarques analogues.

Une des premières questions qui se posent est celle du pressentiment. Est-il vrai, comme beaucoup l’affirment, que nous ayons dès le matin une sorte d’intuition de l’événement qui menace la journée? Il est difficile de répondre, attendu que notre expérience ne peut guère porter que sur des événements qui «ne tournèrent pas mal» ou qui, tout au moins, n’eurent pas de suites graves. Il paraît donc naturel que ces accidents qui ne devaient pas avoir de conséquences n’aient point remué par avance les eaux profondes de notre instinct, comme il est vrai, je crois, qu’ils ne les effleurent même pas. Quant aux autres, qui entraînent une mort plus ou moins prochaine, il est rare que la victime ait la force ou la lucidité requise pour satisfaire notre curiosité. En tout cas, ce que peut recueillir sur ce point notre expérience personnelle est fort incertain et l’interrogation demeure.

Nous voilà donc partis dès l’aurore d’un beau jour, en automobile, à bicyclette, à motocyclette, en canot, peu importe à l’événement qui se prépare; mais, pour préciser les images, prenons de préférence l’automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de détresse et qui interrogent le plus âprement la Fortune au grand jeu de la vie et de la mort. Tout à coup, sans motifs, au détour du chemin, au beau milieu de la longue et large route, au début d’une descente, ici ou là, à droite ou à gauche, saisissant le frein, la roue, la direction, barrant subitement tout l’espace sous l’apparence fallacieuse et parfaitement transparente d’un arbre, d’un mur, d’un rocher, d’un obstacle quelconque, voici face à face, surgissante, imprévue, énorme, immédiate, indubitable, inévitable, irrévocable, la Mort qui ferme d’un déclic l’horizon qu’elle laisse sans issue...

Aussitôt commence entre notre intelligence et notre instinct une passionnante, une interminable scène qui tient en une demi-seconde. L’attitude de l’intelligence, de la raison, de la conscience, comme il vous plaira de l’appeler, est extrêmement intéressante. Elle juge instantanément, sainement et logiquement que tout est perdu sans ressource. Pourtant elle ne s’affole ni ne s’épouvante. Elle se représente exactement la catastrophe, ses détails et ses conséquences, et constate avec satisfaction qu’elle n’a pas peur et garde sa lucidité. Entre la chute et le choc, elle a du temps de reste, elle muse, elle se distrait, elle trouve le loisir de penser à toute autre chose, d’évoquer des souvenirs, de faire des rapprochements, des remarques minimes et précises. L’arbre qu’on voit à travers la mort est un platane, il a trois trous dans son écorce diaprée... il est moins beau que celui du jardin... le rocher sur lequel le crâne s’écrasera a des veines de mica et de marbre bien blanc... Elle sent qu’elle n’est pas responsable, qu’on n’a nul reproche à lui faire; elle est presque souriante, elle goûte je ne sais quelle volupté ambiguë et attend l’inévitable avec une résignation adoucie où se mêle une prodigieuse curiosité.

Il est évident que si notre vie n’avait à compter que sur l’intervention de cet amateur indolent, trop logique et trop clairvoyant, tout accident finirait fatalement en catastrophe. Heureusement, prévenu par les nerfs qui tourbillonnent, perdent la tête et criaillent comme des enfante en démence, fruste, brutal, nu, musculeux, bousculant tout et saisissant d’un geste irrésistible les débris d’autorité et les chances de salut qui lui tombent sous la main, un autre personnage bondit sur la scène. On l’appelle l’Instinct, l’Inconscient, le Subconscient, que sais-je et qu’importe?—Où était-il, d’où sort-il? Il dormait quelque part ou s’occupait à d’obscures et ingrates besognes au fond des cavernes primitives de notre corps. Il en était naguère le roi incontesté; mais depuis quelque temps on le relègue dans les ténèbres basses, comme un parent pauvre, mal élevé, mal tenu et mal embouché, témoin gênant et souvenir désagréable de l’infortune originelle. On n’y pense, on n’y a plus recours qu’aux secondes éperdues des suprêmes angoisses. Par bonheur il est brave homme, sans amour-propre et sans rancune. Il sait d’ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le méprise sont éphémères, peu sérieux et qu’il est au fond le seul maître de la demeure humaine. D’un coup d’œil plus sûr, plus rapide que l’élan formidable du péril, il juge la situation, en démêle d’emblée tous les détails, toutes les issues, toutes les possibilités, et c’est, en un clin d’œil, un magnifique, un inoubliable, spectacle de force, de courage, de précision, de volonté, où la Vie invaincue saute au visage de la Mort invincible.

Au sens le plus strict, le plus minutieux du mot, le champion de l’existence, surgi comme le sauvage velu des légendes au secours de la princesse désespérée, opère des miracles. Avant tout, il a dans l’urgence une prérogative incomparable: il ignore la délibération, tous les obstacles qu’elle soulève, toutes les impossibilités qu’elle impose. Il n’accepte jamais le désastre, pas un instant n’admet l’inévitable, et sur le point d’être broyé, agit allégrement contre toute espérance, comme si le doute, l’inquiétude, la peur, le découragement étaient des notions absolument étrangères aux forces primitives qui l’animent. A travers un mur de granit, il n’aperçoit que le salut, pareil à un trou de lumière, et à force de le voir il le crée dans la pierre. Il ne renonce pas à arrêter une montagne qui se précipite. Il écarte un rocher, il s’élance sur un fil de fer, il se faufile entre deux colonnes qui mathématiquement ne pouvaient pas livrer passage. Parmi les arbres il choisit infailliblement le seul qui cédera parce qu’un ver invisible a rongé sa racine. Dans un fouillis de feuilles vaines il découvre l’unique branche forte qui surplombe l’abîme, et dans un chaos de porphyres aigus il semblera qu’il ait dressé par avance le lit de mousses et de fougères qui recevra le corps...

De l’autre côté du péril, la raison stupéfaite, pantelante, incrédule, un peu déconcertée, tourne la tête pour contempler une dernière fois l’invraisemblable; puis elle reprend, de droit, la direction, tandis que le bon sauvage, que nul ne songe à remercier, rentre en silence dans sa caverne.

Peut-être n’est-il pas étonnant que l’instinct nous sauve des grands dangers habituels et immémoriaux: l’eau, le feu, la chute, le choc, l’animal. Il y a là évidemment une accoutumance, une expérience atavique qui explique son habileté. Mais ce qui m’émerveille, c’est l’aisance, la promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus complexes, les plus insolites de notre intelligence. Il suffit de lui montrer une bonne fois le mécanisme de la machine la plus imprévue,—quelque étrangère et inutile qu’elle soit à nos besoins réels et primitifs,—il comprend, et désormais, dans la nécessité, en connaîtra les derniers secrets et le maniement mieux que l’intelligence qui la construisit.