A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges spécifiques?—Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et vides, comme l’aveugle—si d’autres sens ne le détrompaient point—croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes qui se préparent au combat?—Quelques milliers d’hommes, aussi imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu qu’une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve à lui donner une apparence plausible.
Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches. Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les rattacher?—Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite, lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle, mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort, l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre votre mère exerce sa volonté?—A toutes ces questions, le savant qui vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.
LE PARDON DES INJURES
Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont transformés.
Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un idéal qui ne fut jamais réalisé?—Quand nous disons à qui nous fit injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au fond de cette parole?—Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait, parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation, est directement intéressé à se souvenir.
L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde où bien peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité, c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne le reconnaissons point.
Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne. Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son frère et l’ennemi qui la fera périr, elle n’atteindra le suprême sommet que si elle préfère l’ennemi.
Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal, quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.
Et ne croyons pas que des exemples de ce genre, pris aux extrémités de l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.
Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien, tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas l’impossible, mais il allait noyer d’abord dans l’infini divin tout désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le même que celui que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.