Et ne redoutons pas qu’on puisse aller trop vite. Si, à certaines heures, on semble brûler dangereusement les étapes, c’est pour balancer des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des siècles inactifs. L’évolution de notre univers continue pendant ces périodes d’inertie, et il est probablement nécessaire que l’humanité se trouve à tel point déterminé de son ascension au moment de tel phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la naissance de tel homme. C’est l’instinct de l’espèce qui décide de ces choses, c’est son destin qui parle; et si cet instinct ou ce destin se trompe, il ne nous appartient pas d’intervenir, car tout contrôle cesse; nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes; et plus haut, il n’y a plus rien qui puisse corriger notre erreur.
L’IMMORTALITÉ
I
En cette ère nouvelle où nous entrons et où les religions ne répondent plus aux grandes questions de l’humanité, un des problèmes sur quoi l’on s’interroge avec le plus d’inquiétude est celui de la vie d’outre-tombe. Tout finit-il à la mort? Y a-t-il une survie imaginable? Où allons-nous, que devenons-nous? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté de l’illusion fragile qu’on appelle l’existence? A la minute où s’arrête notre cœur, est-ce la matière ou l’esprit qui triomphe, la lumière éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent?
Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons concevoir que quelque chose se perde dans l’univers. A côté de l’infini, il est impossible d’imaginer un néant où un atome de matière puisse tomber et s’anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et il n’est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre cerveau n’a rien de commun avec l’univers qu’il s’efforce de concevoir. Il faudrait même se dire qu’il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui n’est guère probable, puisqu’après tout, il n’en peut être qu’une sorte de reflet.
Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c’est les formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière impérissable; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne à ceux-ci, sous la pression qui les aveugle, toutes les images de notre vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il? Entrons-nous dans la réalité qui existe indubitablement par delà; ou bien les apparences même cessent-elles pour nous d’exister?...
II
Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra en moi.»
III
Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer. Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part; que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.