IV
Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en suivra ne nous regarde plus.
Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans notre propre chair.
Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au bien-être confus qui suit l’apaisement d’une douleur. Voilà donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière et d’amour.
V
Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.
Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle, l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin, transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique», le point sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?
Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se dresse devant tout homme à l’instant de la mort?
VI
Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu’il doit à jamais disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.