De même il suffit de déclarer que l’on ne fait jamais de visites pour être considéré comme un indépendant qui brave tous les préjugés et est amoureux de sa liberté.
Cinquante centimes habilement donnés à un pauvre vous assurent pour toujours une réputation de générosité d’autant plus certaine qu’on sait que vous avez peu de fortune.
De même, si l’on a quelque avantage à passer pour très gai, il faut se hâter de plaisanter, de raconter certaines farces faites par vous ; car s’il était décrété que vous étiez un triste, une tristesse éternelle vous serait imposée pour toujours que l’hilarité de Triboulet ne pourrait compenser.
Parlez beaucoup dans la crainte d’être considéré comme silencieux. Vous pourrez vous taire à loisir quand vous aurez la réputation de parler beaucoup et bien.
Du reste l’opinion qu’on a de notre personnalité la modifie en réalité. L’on est un parfait amant si la femme qu’on aime vous juge tel.
RAPPORTS DU BONHEUR ET DES VÊTEMENTS QU’ON PORTE AU MOMENT OU ON EST HEUREUX
Le bonheur dure cinq minutes, pas plus. D’ordinaire on ne sait pas qu’on est heureux à ce point. On est comme un voyageur qui traverse sans Bædeker un paysage célèbre et voit des monuments dont il ignore le nom et l’histoire. Il les juge sans indulgence, directement, selon ce qu’il éprouve. Quand ensuite on lui dit : c’était la chapelle Sixtine, c’était l’Acropole, il regrette de ne pas avoir admiré assez, il attribue à son ignorance et à sa sécheresse de cœur sa méconnaissance des grandes beautés.
Ainsi, durant les quelques minutes imprévues où les circonstances nous donnent ce que nous appellerons ensuite le vrai bonheur, comme nous ignorons que ces minutes deviendront illustres dans notre souvenir, nous ne jouissons pas d’elles, même nous critiquons l’opportunité d’événements que nous devons plus tard raconter à nos amis en nous émerveillant d’eux.
Je me souviens qu’enfant j’éprouvai dans la douleur une des plus grandes joies de mes premières années. A l’occasion d’une exposition le shah de Perse était venu à T… Mes camarades du lycée et moi nous en étions longuement entretenus, à cause du caractère mystérieux qu’avait pour nous ce grand personnage. On lui offrit un banquet solennel, sous une tente, dans un jardin public de la ville. J’étais avec ma bonne au premier rang parmi la foule qui regardait de loin avec admiration. Mon père, qui assistait au banquet, m’aperçut et envoya un agent me chercher. C’était le moment du dessert ; je bus du champagne, je mangeai des gâteaux. Le shah de Perse sourit en me regardant et prononça quelques mots aimables sur ma bonne mine.