Personne ne remarqua ou ne sembla remarquer que je restais et mon ami Charles, qui était au bas de l’escalier, ne remonta pas pour me rappeler que nous devions aller ensemble à Montmartre.
Henriette L… me conduisit dans un petit boudoir bleu. Elle était décolletée et elle enleva ses bagues qu’elle déposa dans un écrin. Elle n’avait rien de particulier à me dire, je le compris aisément. De plus, elle avait perdu cette raideur d’attitude de la femme qui se dit qu’elle va être embrassée d’un instant à l’autre et qui ne veut pas y consentir.
Mais comment aurais-je pu goûter le charme de cet imprévu, les parfums mélangés, le vertige d’après minuit, le sourire encourageant, les paroles à double sens, puis enfin les lèvres abandonnées ? Comment, en répétant machinalement des phrases tendres, en donnant au petit bonheur de conventionnels baisers, n’aurais-je pas eu comme but suprême de partir rapidement sans déshonneur ? Comment, au lieu de me laisser aller au plaisir, n’aurais-je pas simulé une factice ivresse plus sentimentale que sensuelle ? Car tout mon corps était dévoré par une flamme pénétrante. Je sentais sur moi la tunique de Nessus me brûler. Nouvelle Déjanire, ma femme de ménage, trop prudente ou trop perfide, craignant pour moi le froid à cause du gilet ouvert de mon habit, m’avait tendu, le soir même, un tricot que j’avais mis sous ma chemise. Ce tricot était d’un tissu grossier. J’estimais que les yeux d’une femme ne pouvaient le voir sans honte pour moi. Je crois maintenant que j’avais tort et que nous ne valons que par nos actions. Mais quoiqu’il en soit, ce tricot me brûlait et me paralysait. Il était le principal acteur de cette soirée. Au lieu de jouir de mon bonheur, je pensais à sa forme odieuse, à ses manches étroites. Je me souvenais avec douleur de l’instant où j’avais hésité pour savoir si je le mettrais ou non et où un mauvais génie m’avait poussé à m’en revêtir.
Évidemment, mille choses pouvaient s’accomplir sans que l’existence du tricot fût même soupçonnée. Mais l’idée qu’une action inattendue pourrait le faire apparaître, me glaçait d’épouvante.
Après d’invraisemblables hypothèses par lesquelles je me serais dépouillé en secret de ce fatal tricot, mais dont je vis rapidement l’impossibilité, je me décidai à mêler habilement le respect à la volupté, j’expliquai combien il était délicieux de prolonger le désir et de retarder le moment de posséder la femme qu’on aime.
Henriette L… n’osa pas ne pas m’approuver. Même, malgré la décision que j’avais lue dans ses yeux, elle se défendit d’avoir pensé à se donner, pour ne pas montrer une délicatesse moins grande que la mienne.
Et je la quittai, à l’heure la plus favorable pour l’amour, ayant traversé avec un cœur torturé un sommet divin, comprenant pour la première fois le sens du vieux proverbe ainsi modifié :
L’homme heureux n’a pas de tricot.
MÉTHODE SENTIMENTALE :
THÉORIE DES AMES-SŒURS ; DANGER DU PARAPLUIE, ETC.
Le procédé sentimental est, pour séduire les femmes, le plus employé, mais en province seulement.