Alphonse Daudet fait dire quelque part à un de ses personnages que pour s’assurer définitivement l’amour d’une femme, il suffit de se servir de trois mots magiques, soit dans une lettre, soit dans une conversation. Ces trois mots qui font s’ouvrir les bras des maîtresses comme le Sésame d’Ali-Baba faisait s’ouvrir la caverne des voleurs, sont : âme, fleur, étoile…
Mon ami le poète L… avec qui j’allais jadis dans des réunions mondaines fut, pendant un temps, très recherché des femmes du milieu que nous fréquentions. Il devint même l’amant de celle qu’il désirait et qui était la plus jolie. Les moyens qu’il employait pour arriver à ses fins étaient très simples. Il arrivait dans une soirée, même quand tout le monde était en habit, revêtu d’une longue redingote noire serrée à la taille. Il avait des cheveux longs et une cravate flottante. Il ne prononçait, sous aucun prétexte, la moindre parole. Il s’asseyait dans un coin, tout seul, et inclinait sa tête sur sa main comme si elle était pesante d’un poids d’amour infini. Si j’allais lui parler, il ne me répondait pas et ses yeux exprimaient une tristesse inexplicable, car il était d’un naturel joyeux et peu d’instants avant, dans la rue, avec moi, il s’était livré à mille plaisanteries. Mais un sûr instinct, car il n’était pas assez intelligent pour raisonner sa méthode, l’avertissait que là était le bon moyen de triompher.
Il représentait dans ce milieu bourgeois l’idéal romantique. Il en avait le visage et le costume. Cela suffisait. Les discours n’étaient pas nécessaires. Il était un ornement de ces soirées. On briguait l’honneur de le posséder. Et tandis que je rougissais du silence stupide de mon ami, de l’ennui qu’il répandait autour de lui, je ne m’apercevais pas qu’il se gagnait toutes les sympathies par sa mélancolie affectée et que toutes les paroles aimables que je prononçais pour compenser étaient considérées comme un bavardage insupportable à côté de sa noble méditation.
Mon ami R…, qui remporta avant son mariage de grands succès auprès de modistes, de dactylographes et d’élèves du Conservatoire, employait, consciemment du reste, un moyen qu’il déclarait excellent. Il faisait la théorie des âmes-sœurs. Cela consistait à expliquer qu’il n’existait sur toute la surface de la terre qu’une seule femme dont l’âme était semblable à la sienne, pouvait le comprendre et l’aimer. Le bonheur dans l’amour était fait de la rencontre de deux êtres créés l’un pour l’autre. Mais cette rencontre, vu la grandeur du monde et la mauvaise volonté de la divinité qui mêlait au hasard les individus, était infiniment rare.
Cela posé, il déclarait à la femme surprise et ravie qu’une coïncidence inouïe avait eu lieu, qu’il en était averti par une intuition certaine, qu’il formait avec elle le groupe unique des âmes-sœurs.
Comment une jeune fille qui a vendu des rubans toute la journée ne serait-elle pas profondément émue par la pensée qu’un si rare bonheur l’attend devant la porte de son magasin et qu’elle est favorisée d’une telle chance ?
Et il s’ajoutait pour elle à cela le prestige d’avoir gagné le gros lot à une invisible loterie dont le billet ne lui avait rien coûté.
Ce même R… comptait moins pour plaire sur ses qualités de cœur, sa fidélité, ou sa beauté physique, que sur le manteau violet d’un seigneur de la Renaissance qui formait, avec une épée damasquinée, un loup de velours noir et un éventail, une panoplie sentimentale disposée dans sa chambre à coucher.
Si une femme lui demandait quel était ce manteau, il répondait invariablement :