Il est vain pourtant, quand on est dans les bras l’un de l’autre, à une heure tardive de la nuit, si votre maîtresse vous demande : « As-tu sommeil ? » de lui répondre : « Certes non ! » avec une intonation exaltée pour lui faire croire qu’on passera toute la nuit dans une extase divine de volupté, surtout si, quelques instants après, une respiration régulière trahit le sommeil profond dont on est frappé.
UNE FEMME EN ATTIRE UNE AUTRE
Je n’aime plus ma maîtresse. Son caractère est devenu désagréable et bien qu’elle soit jolie, j’ai trop pris l’habitude de sa beauté pour en tirer du plaisir.
Cependant elle m’aime. M’aime-t-elle ? Oui, puisqu’elle ne veut pas que j’aille dîner en ville, et qu’elle est de mauvaise humeur, pendant plusieurs jours, si elle apprend que j’ai pris le thé avec une autre femme qu’elle. Cette jalousie est-elle un signe d’amour ou simplement la manifestation de sa vanité ? Et comment pourrai-je trouver la ligne qui partage le désir et l’amour-propre ?
Si elle m’aime, je dois respecter son affection, j’ai des devoirs formels vis-à-vis de ce noble sentiment. Je ne dois pas faire souffrir celle qui m’aime. Mais puisque je ne l’aime pas, dois-je le lui dire à cause de la vertu de la vérité, ou dois-je le lui cacher par pitié ? Si je lui dis que je ne l’aime pas, je suis cruel et elle ne me croira pas, du reste. Si je mens, si je simule un amour que je n’éprouve plus, j’éternise une situation sans issue.
Dans l’hypothèse, au contraire, où elle ne m’aime pas, ma conduite semble tracée. Je dois lui dire que je ne l’aime pas, que nous ne nous aimons ni l’un ni l’autre, je dois rompre avec elle.
Mais alors je vais être sans maîtresse. Comment supporterai-je cet état de choses ? Que ferai-je, le soir, seul ? Je n’ai plus l’habitude de la solitude. J’ai, il est vrai, des amis. Mais il y a des soirées terribles, marquées par la destinée, où tous vos amis sont malades, invités à dîner, en voyage, où les billets de théâtre qu’ona demandés ne sont pas arrivés, où un concours de circonstances vous contraint à dîner tout seul dans un restaurant où justement les plats sont mauvais, les dîneurs hostiles et les garçons peu polis.
Et puis un homme qui n’a pas une maîtresse attitrée a moins de puissance de rayonnement sympathique que les autres. Il est privé d’un double charmant qui le complète et l’embellit. Une femme en attire une autre. Le charme et l’amour sont les aimants qui appellent le charme et l’amour. Une femme jolie et qui a le goût du plaisir s’entoure bien rarement d’amies laides.
Ma maîtresse est le centre d’un petit milieu où j’ai mille profits. Si je la quitte, ce milieu se dissoudra, s’éparpillera. Je resterai seul, privé de cette atmosphère d’amour où j’ai pris l’habitude de vivre et qui m’est nécessaire.
Je me dis d’autre part que chacun a en soi une force amoureuse limitée. J’use quotidiennement cette force en conversations stériles, en affection simulée, en résistance à des scènes sans cause sérieuse. Je m’amoindris quand je me promène avec elle. D’admirables possibilités restent dans l’ombre par le seul fait que cette maîtresse existe. Je suis classé, casé, j’appartiens à une catégorie qui n’est pas disponible. Je suis aux femmes ce que sont aux gens qui veulent louer une propriété, les villas où il n’y a pas d’écriteau. Elles jettent un regard rapide. Elles songent : « Cela ferait peut-être l’affaire », mais elles passent et ne visitent pas.