Une voix me dit : « Il faut rompre. Il faut être seul pour avoir beaucoup de femmes. La rue avec les devantures des magasins où l’on s’arrête, les omnibus avec leur choix de visages alignés, les entrées des métropolitains avec leurs souffles chauds où se mêlent les parfums et les poussières, appartiennent à celui qui n’est pas impatiemment attendu par sa maîtresse et qui fait tourner sa canne, ayant l’aisance d’un homme qui ne sait pas où il va. »

Mais une autre voix me dit : « Quand on a une maîtresse, on en a plusieurs. Les femmes ont le goût des confidences. Entre elles, elles se disent tout. L’amie tente volontiers son amie par les paroles flatteuses qu’elle prononce sur le compte de son amant. Il est aisé de profiter des qualités dont elle a bien voulu vous parer. Garde ta maîtresse ; si tu la perds, tu ne pourras plus la tromper et tu ne recevras plus de louanges d’une bouche si autorisée. »

L’INSISTANCE ET L’OCCASION

Un homme qui vient vous demander de l’argent et qui, dès les premières paroles qu’on prononce, dit : « Bon ! Ne vous dérangez pas ! Je vous demande pardon ! Je reviendrai un autre jour ! » n’obtiendra rien de vous, même si vous avez l’intention de lui accorder ce qu’il demande.

Ce n’est pas de l’argent que nous sollicitons des femmes, c’est de la tendresse et du plaisir. C’est là la fortune dont elles disposent. Elles la considèrent comme très précieuse et elles commencent par la refuser. L’imprudent, le peu clairvoyant qui se laisse impressionner par un visage hautain, une attitude dédaigneuse, est un pauvre solliciteur.

Vous avez quelquefois prêté cent francs, apitoyé par un discours, après avoir déclaré que vous étiez dans la plus grande misère. L’affirmation même que la femme aime follement un autre homme n’est pas mauvaise, est quelquefois excellente. Il ne faut pas oublier que l’amour peut être une transposition. Shakespeare voulant peindre le plus passionné des amants montre Roméo amoureux, au premier acte de Roméo et Juliette, d’une femme qui n’est pas Juliette. Il voit Juliette, il l’aime et il reporte sur elle toute la somme de passion que la précédente maîtresse avait développée en lui.

Ainsi on peut bénéficier auprès de certaines femmes exaltées de l’effort d’amour accompli par un autre homme. La femme transpose sa passion. Il ne faut pas bien entendu qu’il y ait d’habitude physique. On est alors comme un voyageur qui prend possession d’une maison qu’il croit abandonnée et trouve le feu allumé, une collation servie, un livre de chevet.

Il faut donc insister, mais il faut insister au bon moment, saisir l’occasion.

L’occasion, c’est le moment où la femme manque de tendresse.

Toute la vie est une poursuite de la tendresse. On périt parce qu’on en manque, on périt parce qu’on la cherche, on périt parce qu’on en a trop. L’absence de tendresse cause la plupart de nos actes. Celui qui, la nuit, au moment de regagner son appartement solitaire, fait signe à une fille de la rue, a moins, pour but, la volupté, qu’un vague geste tendre de cette fille qu’il ne paie pas trop cher avec cinq francs. On s’étonne souvent de voir un homme distingué épouser sa bonne. La raison en est presque toujours que c’est la seule femme qui lui a donné de la tendresse.