Cette histoire ne rencontrait que scepticisme et rires. Mais elle y tenait tellement qu’elle bravait l’opinion et qu’elle la racontait sans cesse et sans se décourager.

Je me souviens de sa joie quand je lui demandai l’âge approximatif de l’officier italien — il avait trente ans environ — et les noms des témoins — ils étaient tous titrés. — J’acquis subitement une grande importance aux yeux d’Yvonne T… J’étais celui qui croyait à son glorieux récit, un être presque unique, et elle m’aima quelque temps pour son propre héroïsme, parce qu’elle voyait au fond de mes yeux admiratifs son duel imaginaire, un ciel d’orage, un paysage d’Italie.


Il est à remarquer que les femmes se donnent fort peu de mal pour concilier leurs inventions et la vraisemblance. Un mensonge est comme une balle qu’elles lancent, il atteint son but ou il ne l’atteint pas, peu importe. Quand elles sont convaincues d’avoir faussé la vérité, elles se contentent de sourire et n’en éprouvent nul embarras.

Une jeune actrice de mes amies raconte volontiers des aventures inouïes qu’elle eut au Caire et à Alexandrie. Durant un court voyage qu’elle fit en réalité, elle se maria avec un Turc, fut enlevée, enfermée tour à tour dans un harem et dans un couvent de sœurs, joua un grand nombre de pièces sur divers théâtres orientaux, fut enlevée à nouveau, fit naufrage, eut ses bijoux volés, visita à son retour toute l’Italie où il lui arriva encore mille choses. Elle s’était absentée de Paris environ deux mois.

Mais elle manque de mémoire. Elle oublie complètement certaines aventures qu’elle a contées avec un grand souci de détails et pour remédier à ces oublis elle en improvise de nouvelles. Prise en flagrant délit de contradiction, elle s’en tire avec une assurance et une gaîté parfaites.

J’ai observé, du reste, qu’elle n’avait cette assurance que pour les mensonges et que toutes les fois qu’elle rapportait un petit fait véritable, elle le faisait avec timidité, et comme s’il n’était pas véritable.

Il faut aussi être ignorant. Les questions sont dangereuses. Même si l’on n’est pas trompé, on ne peut retirer que déboires, soupçons, tristesses, de la connaissance exacte de ce que votre maîtresse a fait dans l’après-midi.

Elle dit qu’elle va chez le photographe, à trois heures. On doit se garder de téléphoner, vers cette heure-là, à ce photographe en prétextant une chose urgente qu’on a oublié de lui dire. On serait puni par l’ironie lointaine qu’on croirait entendre dans la voix du photographe ; votre maîtresse ne serait pas dupe, elle se sentirait surveillée, tyrannisée, l’irritation qu’elle en concevrait lui donnerait une autorité qu’elle n’avait pas, aggravée de votre faiblesse dévoilée.

Il vaut mieux ne rien savoir ; il vaut mieux être comme le sage qui reçoit la richesse sans en demander l’origine. Si nous nous préoccupions, quand on nous donne des pièces d’or, de toutes les mains qui les ont touchées, avant nous, de la façon dont elles ont été maniées dans leur carrière de pièces d’or, nous les rejetterions peut-être avec dégoût, quitte à nous mettre ensuite à genoux dans la boue pour les retrouver.