Vous m’avez défendu et protégé, vous avez été pour moi des anges gardiens, et si vous avez triché sur le prix des légumes ou des fruits qu’il vous soit pardonné car vous n’étiez pas capables de me dérober la moindre minute d’amour.

FORCE QUE DONNE L’ABSENCE DE JALOUSIE

Je me persuadai que la jalousie est un sentiment misérable et qu’il y a du mérite à être trompé.

J’avais éprouvé cette accélération des battements du cœur, ce tremblement des mains, cette immobilité de tous les motifs de vivre, que procure l’idée que la femme qu’on aime pourrait être à un autre. Mais la monotonie de la vie, l’ennui, la crainte d’une éternelle fidélité, la fatigue et la certitude du plaisir avaient usé peu à peu toutes mes velléités de jalousie.

Je me représentai que peut-être une trahison évidente, inattendue, à laquelle ma volonté ne contribuerait pas, serait une fin excellente à une liaison dont je commençais à sentir le poids.

L’irrémédiable mal était la régularité de mes rapports avec ma maîtresse. Être trompé apporterait de toute façon un élément de nouveauté. Ce serait un fait, une chose qui trouble les rapports quotidiens, cause la pensée et le retour sur soi-même.

La jalousie fait naître comme mouvement réflexe la jalousie. Ma maîtresse était jalouse, je l’étais aussi, inconsciemment ou par devoir. Cette jalousie systématique et nullement ressentie était une petite barrière qui m’empêchait d’être trompé. Je travaillai avec ardeur à la supprimer. Ce fut moins aisé que je ne le croyais tout d’abord.

Il me fut difficile les premiers jours de ne pas demander à Paulette ce qu’elle avait fait dans l’après-midi, où elle était allée, etc. J’y parvins pourtant. Je supprimai toutes les questions qui pouvaient faire supposer que je m’intéressais à sa vie, quand elle était loin de moi. Elle en fut surprise. Elle m’énuméra toutes ses actions sans que je l’interroge, tandis qu’auparavant elle gardait malicieusement le silence et jouissait de ma curiosité qu’elle ne satisfaisait qu’à demi.

Mais je fus distrait, absent, je fis semblant de ne pas écouter. Cette indifférence l’affecta à un point que je n’aurais pu croire.

Toutes les fois qu’une petite discussion surgissait entre Paulette et moi, elle me menaçait d’un certain docteur V…, qui la soignait, qui lui avait fait la cour et dont j’avais été très jaloux.