— Je dîne avec le docteur V…, me dit un soir Paulette.

Je répondis :

— Tant mieux ! je suis moi-même invité par des amis.

Et le lendemain, quand je la revis, je lui parlai tout de suite de petites choses indifférentes sans faire la moindre allusion à la soirée avec le docteur V…

Pendant quelques jours je n’entendis parler que de ce docteur V… Il accompagnait mon amie en voiture, il lui écrivait, il allait lui écrire. Mais je gardai une inattention obstinée pour toutes les paroles qui le concernaient ; j’approuvai tous les rendez-vous pris avec lui et je ne consentis à prononcer son nom que pour dire l’estime que je lui portais.

Il sembla, un jour, que le docteur V… avait disparu de la terre. Il n’attendait pas Paulette au thé ; il ne l’avait pas invitée au théâtre. Je demandai de ses nouvelles ; il n’était pas en voyage. Il était simplement rentré dans l’ombre d’où la jalousie l’avait fait sortir un instant.

Il y eut en moi un mouvement irraisonné de satisfaction et de victoire. Ma maîtresse m’était revenue avec une inaltérable fidélité, un redoublement d’amour. Mais j’eus la sensation de perdre un ami en perdant ce docteur V…, que je ne connaissais pas. Il avait été pour moi un occulte allié ; nous nous comprenions sans nous entendre ; je lui devais mes soirées de liberté. Il n’avait reçu aucun remerciement pour tant de bienfaits.

Je connus la force terrible que donne l’absence de jalousie et que celui qui sait se mettre au-dessus de ce commun sentiment peut faire avec l’humiliation et l’étonnement de sa maîtresse un amour d’autant plus grand qu’il ne rencontre pas les bornes habituelles pour le contenir.

Car la surprise, le sentiment que les règles ordinaires de l’instinct et du cœur sont violées, voilà de puissants attraits pour les femmes.

LES RENDEZ-VOUS