Elles ont le matin les cheveux tirés. Quand elles dorment, une expression stupide dépare leur visage. Elles manquent sans mesure de pitié pour leurs ennemis. Elles sont tour à tour trop sévères et trop familières avec les bonnes. Elles se laissent parler dans la rue par des gens qu’elles ne connaissent pas et qui sont toujours des gens très importants. Elles racontent à leur amant des rêves incongrus où paraissent d’autres hommes qu’eux. Leurs bas noirs déteignent ou se sont troués justement cinq minutes avant qu’elles enlèvent leurs bottines, etc.
Et elles ont en outre des défauts qui leur sont personnels :
La vue d’un jeune homme au visage rasé les trouble immodérément, elles brûlent de savoir à quel théâtre il appartient et ce désir se trahit par des signes et des sourires à l’adresse du jeune homme. Des êtres grossiers et inabordables qui sont directeurs de théâtre ont sur elles une autorité absolue et elles citent avec admiration et respect les injures que ces demi-dieux ont bien voulu leur adresser. Elles donnent à certains mots tels que « feux », « panoufle », « four » un sens qu’ils n’ont pas dans le langage ordinaire et elles les font revenir sans cesse dans la conversation. Elles reçoivent de leurs habilleuses des conseils sur la direction générale de leur vie, les relations qu’elles peuvent se faire et elles en sont profondément impressionnées. Elles ont horreur de la nature parce qu’elles trouvent que c’est une imitation mal peinte et inhabile des décors de théâtre. Elles sont persécutées par leurs camarades qui embusquent dans la salle une foule d’amis et de gens à gages avec mission de murmurer et de hausser les épaules quand elles parleront. Elles ne lisent jamais rien, même pas les pièces dans lesquelles elles jouent, dont elles ne connaissent que leur rôle. Elles ont des mères et si elles n’en ont pas, elles paient des sortes de fonctionnaires féminins pour en tenir lieu. Elles tutoient avec orgueil le régisseur, le souffleur et le chef d’orchestre. Elles ne se sentent vraiment bien, chez elles, à leur aise, que dans leur loge où l’air est irrespirable, où il n’y a pas de siège confortable et où tout le monde peut entrer quand elles se déshabillent.
Amant des femmes de théâtre, je t’ai vu plusieurs fois te glisser avec fierté par la porte qui donne accès sur les coulisses. Tu salues très poliment la concierge et les machinistes que tu rencontres, avec l’espoir de te les concilier. Tu as le sentiment que tu es dans un endroit d’élection, un rare séjour de fantaisie, d’art et de plaisir. Là, tout est revêtu de beauté, le couloir sinistre devient par une grâce d’état une magique galerie, la poussière est excusable de salir et l’injure qu’échangent les figurants a, dans sa grossièreté, toute la saveur de la vie. Tu ne peux savoir à quel point tes bonbons et tes fleurs sont inutiles, combien ton habit correct, ton camélia à la boutonnière, ton air d’homme du monde ajoutent peu à tes chances de succès. Tu ne le sauras jamais. Tes doigts gantés frapperont éternellement à la porte de bois de la loge ; timide et élégant, tu baiseras une petite main donnée avec indifférence. L’idéal que tu t’es fait au collège te condamne pour toute la vie aux amours de théâtre. Grâce à ta vanité et à ta fortune un imberbe élève du Conservatoire goûtera cette première ivresse que donne une maîtresse luxueuse.
DUFAYEL
Tu as acheté des meubles à crédit. Tu en jouis, tu les paies, par petites sommes, tous les mois à un employé et cependant tu n’as pas fait la connaissance de Dufayel lui-même, grâce auquel tu as des rideaux qui t’abritent, une table où tu travailles, un tapis et des coussins qui te donnent à l’aide de ton imagination la sensation du luxe.
Agis de même pour le mari ou l’amant sérieux de la femme que tu aimes. Ignore sa forme et son visage. Laisse-le dans cette ombre inconnue où sont les puissances dont dépendent notre bonheur.
Quel qu’il soit, ta maîtresse t’aura confié, avec un sourire, qu’il est, par une curieuse pauvreté de sa nature, incapable de tout plaisir physique. Tu auras accueilli avec une bienveillance infinie cette affirmation d’autant plus certaine à tes yeux qu’elle n’était pas vérifiable. Tu sauras que ta maîtresse ne reste avec lui que par pitié, parce qu’il se tuerait sans doute, si elle le quittait ; et aussi à cause de quelques considérations matérielles.
Fuis donc cet homme impuissant pour ne pas être choqué par son apparente vigueur et ne pas avoir à t’émerveiller des contradictions de la nature.
Puis, quelque défectuosité que tu remarquerais, une hypothèse suggérée par son allure pourrait t’hypnotiser soudain et empoisonner désormais tes nuits avec la vision d’une image trop réelle.