SUPÉRIORITÉ DES FEMMES ROSSES
Les femmes rosses sont de beaucoup les femmes les plus intéressantes. Dans chaque femme rosse il y a une amoureuse éperdue. Ce sont des fleurs de tendresse qui se sont séchées. Mais cette sécheresse n’est qu’apparente ; il y a un secret pour leur redonner la couleur et le parfum.
Elles ont une volonté terrible de trouver ceux en présence de qui elles sont, faibles et dominés. Elles imposent, elles suggèrent cette faiblesse et cette domination. Et elles n’ont aucun scrupule à faire du mal à ces vaincus.
Mais elles sont comme le guerrier Achille, invulnérables, sauf par un point. Ce point est variable et déconcertant. Ces triomphatrices qui passent, et jettent sur les hommes de froids regards, sous leur chevelure qui semble un casque, sont à la merci d’une flèche habilement lancée.
De ces âmes fermées peut jaillir une source inattendue. De même que l’audacieux est un ancien timide, le cœur sec cache des trésors d’émotion. Il a craint d’être trop tendre et il s’est enveloppé sous un vêtement d’ironie et de dédain.
Je vous aime, femmes rosses, vous qui lisez d’un œil distrait les lettres d’amour que vous recevez, vous qui vous plaisez à conter à votre amant du jour les plaisirs pris avec l’amant de la veille pour voir dans ses yeux la jalousie et la souffrance, vous qui haussez les épaules si l’on parle de se tuer pour vous, et qui n’auriez peut-être pas un battement du cœur si on le faisait, je vous aime parce que votre indifférence présente a pour cause votre sensibilité de jadis, parce que ce sont des larmes cristallisées qui donnent à vos yeux ce reflet d’acier dur, parce que le jour où vous ouvrez vos bras, vous seules savez vous donner toutes avec amour.
LA LIGUE CONTRE LE BONHEUR
Les avantages acquis dans la vie ne le sont jamais définitivement. Il faut perpétuellement lutter pour les conserver. Celui qui est immobile, celui qui dort, perd du terrain par le seul fait de cette immobilité et de ce sommeil. Le mouvement des hommes, les événements, sont destructifs. Il faut, pour obtenir et pour garder, une volonté active.
Ce qu’on acquiert dans le domaine de l’amour est ce qui est le plus susceptible d’être attaqué et emporté. L’amour est la richesse la plus précieuse, celle qui excite le plus de jalousie et d’indignation.
Le possesseur d’une grande fortune s’installe dans une ville où il est inconnu. Personne ne le considère à priori comme un voleur. Il est honoré spontanément comme un riche personnage. Deux amants au contraire seront vus d’un œil soupçonneux ; je parle bien entendu du cas où la femme est jolie et où tous deux donnent le sentiment d’être heureux. Leur bien, c’est-à-dire leur bonheur, est, jusqu’à preuve du contraire, un bien mal acquis, il a pour base l’adultère ou une vie déréglée. Ils sont en butte à l’ironie des serviteurs, à l’hostilité des familles, à une vague malveillance générale.