De suite que dans un milieu donné une liaison s’établit, une ligue obscure se crée autour de ceux qui s’aiment pour entraver leur amour, les faire se séparer.
L’amant voit venir l’ami psychologue qui par sa fine pénétration a discerné qu’il ne doit pas continuer à aimer une femme si peu faite pour lui. Il doit rompre pour éviter de grands malheurs, en vertu d’une loi sur les caractères rigoureusement établie. Puis il y a l’ami qui dit tout, à cause de la sincérité irrésistible qui est en lui. Il nomme à son ami les amants que sa maîtresse a eus avant lui et il donne tous les détails qu’il sait, poussé par la force de la vérité.
La maîtresse de son côté entend des choses plus terribles parce que les femmes osent plus que les hommes mêler la calomnie à leurs paroles et faire un habile mélange d’une petite chose vraie avec beaucoup de mensonge.
Cette ligue d’amis trouve des auxiliaires inattendus, la concierge, les locataires d’en face, les bonnes, qui apportent le poids de leur désapprobation. Et il y a même des personnes absolument inconnues des amants qui s’en occupent, vont les unes chez les autres pour s’en entretenir, affectent d’être scandalisées, tâchent de leur nuire.
Le bonheur doit être armé pour vivre ; il devrait même, s’il était sage, porter les premiers coups, afin de ne pas être enseveli sous le flot incessant des critiques, des offenses, des insinuations calomnieuses.
RAPPORTS ENTRE LES FEMMES ET LES CHOSES DE LA PENSÉE
Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’aller faire une visite avec mon ami Charles X… Il sonnait et il disait à la bonne :
— Dites que c’est M. X…
Et il omettait complètement de mentionner ma présence. J’en étais toujours vexé et une fois, étant de mauvaise humeur, j’ajoutai d’une voix éclatante qu’il fallait dire que M. M… aussi était là.
Quand on parle d’un livre, d’une pièce de théâtre, quand on émet une idée, il faut être vis-à-vis des femmes comme mon ami Charles vis-à-vis de moi quand nous faisons une visite, négliger leur opinion, comme il négligeait ma présence.