Il n’y a aucun danger qu’elles s’écrient :

— Mon avis est différent du vôtre !

Elles écoutent et acceptent docilement. Car la qualité qu’elles reconnaissent le plus facilement à l’homme, si celui-ci déclare qu’il la possède, c’est la supériorité intellectuelle. Mais il ne doit pas montrer alors le plus léger scepticisme et il doit se parer d’une supériorité universelle, tout savoir. Un poète ne peut pas ignorer la chimie, par exemple, sans paraître un médiocre poète.

Du reste les choses de l’esprit ont pour elles une importance secondaire.

Comme j’avais la folie de causer des poètes de l’antiquité avec mademoiselle E…, je vis au bout de quelques minutes qu’elle pensait qu’Homère et Virgile étaient un seul et même homme, appelé différemment dans des pays différents. Je lui fis remarquer avec toutes les précautions qu’exigeait la plus élémentaire délicatesse combien elle était dans l’erreur. Elle n’en eut point la moindre confusion et dit :

— C’est vrai. Je n’y avais plus pensé.

Puis elle ajouta :

— Comment faites-vous donc pour ne jamais vous tromper ?

C’est une erreur de l’adolescence d’attribuer à la poésie un pouvoir infini.

Certes des jeunes filles gardent pieusement le sonnet d’Arvers ou des poésies de Musset que des jeunes gens leur ont glissés en cachette, en s’en attribuant la paternité.