Mais songe que tes plus grands ennemis sont en toi. Ils sont cet afflux de sang à tes joues, cette paralysie déplorable qui te fera bégayer, te donnera une apparence humble et modeste, quand tu seras en présence du directeur du Figaro, ou de celui de l’Odéon. Tu serais jugé d’un coup d’œil, classé pour la vie, et sans que ce jugement soit susceptible d’appel, dans la catégorie des personnages de troisième plan, qu’on fait attendre, qu’on reçoit debout, auxquels on n’accorde que quelques minutes, qu’on ne croira jamais susceptibles de grandes choses.

Résiste à cette voix qui te pousse à dire tout de suite à l’homme influent que tu vas solliciter :

— Mais oui, ma demande est exagérée et absurde. Il est légitime que vous la repoussiez. Excusez-moi de vous avoir dérangé.

Ne tombe pas dans un excès contraire d’audace simulée ; ne te flatte pas d’une influence illusoire sur tes camarades, ou d’une ambition démesurée que tu n’as pas : ce serait plus fâcheux encore ; tu serais considéré comme un de ces dangereux arrivistes dont il faut refréner l’ardeur, dont on peut tout craindre.

Ne sois pas trop aimable ; ne sois pas timide, là est l’essentiel. Songe que toutes les fois que tu seras en présence d’un homme dont dépendra ta destinée, auquel tu viendras demander quelque chose, un combat obscur se livrera. Tu seras comme un guerrier désarmé qui attaque seul une immense ville fortifiée. Pour ne pas mourir, ne perds jamais de vue la conscience favorable que tu as de toi-même.

LE PRESTIGE DU MONDE

Tu seras invité certainement à quelque soirée, chose très honorifique dans ta situation. Cela te permettra d’écrire à tes parents : « Je vais beaucoup dans le monde, ces temps-ci. » Et la vision qu’ils auront aussitôt de toi, récitant des vers devant une cheminée, sous les lustres, parmi les acclamations de femmes couvertes de bijoux, sera douce à ces cœurs simples.

Il se peut, il est vraisemblable que tu aies un habit. Si tu n’en possédais pas cependant, sache qu’il est, rue Saint-André-des-Arts, une boutique modeste où tu pourras en faire achat, moyennant une somme dérisoire. Là, une foule d’habits reposent, couchés les uns sur les autres. Certainement il en sera un à ta taille. Tu l’essaieras dans la boutique même. Veille pendant cette minute à ce qu’on ne t’aperçoive pas de la rue. Mais ce serait un bien grand hasard si mademoiselle Sorel ou la comtesse de Noailles passaient justement par là et regardaient à travers les carreaux.

Tu entreras dans le monde, ivre de fierté et tremblant de peur. Tu t’émerveilleras d’abord que tout aille si bien, que tu puisses saluer avec autant d’élégance, être présenté à des gens importants, prononcer des paroles suffisantes, serrer la main à droite et à gauche. Le sourire de la maîtresse de maison aura eu l’air de te marquer une estime particulière. La médiocrité incroyable des propos que tu entendras te rassurera peu à peu, te rendra l’estime de toi-même perdue dans la détresse du début.

Alors, tu verras, dans un coin, un homme semblable à toi, mais plus modeste, plus timide, plus épouvanté, avec un habit frère du tien. Son œil triste, son attitude gênée, quelques mots prononcés à voix basse sur l’extrême chaleur, mendieront une parole de toi. Tu pourrais lui donner ce que tu cherches toi-même, un appui, le sentiment qu’il n’est pas absolument seul. Mais non ! dans ta folie orgueilleuse, tu le mépriseras, tu pactiseras avec les hommes élégants, au nœud de cravate impeccable, avec la foule des ennemis.