LA RICHESSE QUI DONNE L’AMITIÉ
Tâche d’avoir des amis.
On les acquiert d’abord par son visage bienveillant, la facilité qu’on a à saluer des gens peu connus, à serrer des mains qui se tendent. Le goût des conversations sympathiques, l’amour qu’on a des autres et de soi-même font vite que beaucoup de gens ont du plaisir à vous voir.
Mais ce n’est pas assez. Il faut choisir. Ne laisse pas au hasard d’une rencontre, à un voisinage, le soin de te donner des amis.
Une fois que tu auras élu un ami dans ton cœur, ne crains pas de l’importuner par des visites inattendues, des politesses excessives. Ne te laisse pas rebuter par sa froideur. Tu lui apportes, avec la prédilection de ta sympathie, une immense richesse, la même que tu attends de lui. Il comprendra forcément à la longue quel avantage vous avez tous deux à ce commerce idéal.
Ce n’est jamais une aide matérielle que tu dois attendre de l’amitié. Garde-toi par exemple d’emprunter de l’argent à ton ami, même si tu l’as entendu déclarer plusieurs fois que l’argent est une chose méprisable, que lorsque l’un en a, l’autre doit en avoir, etc. On ne sait jamais jusqu’où plongent les racines de l’intérêt. Observe une semblable réserve si ton ami est très riche.
Les biens de l’amitié sont plus précieux que n’importe quelle somme d’argent. Ils sont le sentiment que l’effort est partagé, que l’action solitaire qu’on accomplit est agrandie par la sympathie de l’ami, que l’injure qu’on reçoit, l’échec qu’on éprouve est diminué, rendu insignifiant ou plaisant par les commentaires favorables qu’en fait l’ami.
Rends avec soin ce qui t’est donné dans ce domaine. Intéresse-toi aux moindres faits de la vie de ton ami, au récit de ses amours, aux détails de son budget, à ses souvenirs de service militaire.
Ne dis jamais de mal de lui, car tout se sait. Surtout n’en pense pas quoi qu’il fasse. Aie pour lui la même indulgence que pour toi.
S’il a une maîtresse, ne lui fais pas la cour. Elle se hâterait de l’en prévenir, en amplifiant ton audace, en transformant en perfidie ton goût naturel des femmes. Ne va pas non plus être trop froid à son égard, ne la regarde pas avec une complète indifférence. Elle te considérerait alors comme un mortel ennemi, elle t’accuserait de vouloir la faire rompre avec son amant et il lui serait très aisé de te brouiller avec lui : l’amour a toujours le pas sur l’amitié.