Fais donc entendre une bonne fois à cette maîtresse par quelque parole à double sens que c’est elle que tu aurais aimée si l’amitié sacrée ne vous avait pas séparés irrévocablement. N’en parle jamais ensuite. Sa vanité sera satisfaite et elle attribuera tes indifférences pour elle à un scrupule sublime.
N’attends aucun service de tes amis. Quand ils demanderont quelque chose pour toi, ce ne seront que des choses très modestes, bien au-dessous de ta valeur. Tu t’étonneras que des êtres qui t’aiment, dont tu as éprouvé les sentiments, te méconnaissent ainsi, ne te jugent digne que d’avantages tellement médiocres que tu ne pourrais les accepter sans honte.
Cela tient à ce qu’ils ne te situent pas dans la vie. L’amitié leur a révélé tes faiblesses. Ce sont elles qu’ils voient, plutôt que tes qualités.
Seuls, des hommes que tu connais à peine oseront te rendre de vrais services. Tu auras à leurs yeux le prestige d’un talent qu’ils ignorent, dont ils ne savent pas les petits côtés.
Tes amis ne peuvent t’offrir que la douceur de la main tendue, des projets qu’on fait ensemble, des espérances qu’on partage, le plaisir inestimable de se raconter l’un à l’autre.
Et c’est bien assez.
Mais, crois-moi, garde-toi de t’enorgueillir d’amitiés puissantes ou illustres. Ta force est dans les liens qui t’unissent à ceux qui sont semblables à toi, seraient-ils plus humbles même, à la troupe famélique de ceux que la vie n’a pas favorisés, aux poètes des hôtels garnis à deux francs, aux écrivains qui habitent au sixième étage, aux auteurs dramatiques qui se font comédiens pour vivre.
Sache bien que ces modestes compagnons avec leurs redingotes usées, leurs bottines où passe l’eau, leurs cheveux longs, ont une influence plus véritable que tous les hommes arrivés avec leurs paroles conventionnelles. Car leur désintéressement les précède et les défend, car seuls les cris qui partent d’en bas peuvent monter très haut et être entendus très loin.
LA FORCE DE L’HOMME JOYEUX
Il faut une grande force d’âme pour sentir, quand il fait froid, les bouffées chaudes des cafés devant lesquels on passe, où il y a des nappes blanches, des boissons qui miroitent et où l’on ne peut pas s’arrêter.