LE MÉDECIN AVORTEUR
Je suis un médecin louche d’avortements.
Le soir, dans un quartier perdu, secrètement,
Mon logis clandestin s’ouvre aux filles enceintes.
J’écoute leur histoire éternelle, leurs plaintes,
Je tâte le malheur du corps supplicié
Et c’est toujours pareil et j’ai toujours pitié.
Je suis un charlatan aux secrets salutaires
Qui connaît le revers du baiser, la misère
De ces flancs de plaisir qui sont devenus lourds
Et je tue au berceau stérile de l’amour
Avant qu’il ait poussé le cri de la naissance,
L’atome au sexe humain dans le germe en puissance.
Je suis un médecin béni des malheureux,
Car j’apaise les nerfs et je sèche les yeux
Et fais passer la loi des pauvres créatures,
Avant l’inexorable loi de la nature.
Mais vous, races sans nom, vivants indésirés,
Blés corporels qu’aucun soleil n’aura dorés,
Larves aveugles qui mourrez avant de vivre,
Cellules du malheur, c’est moi qui vous délivre
De la séduction, des méchants, des ingrats,
Du baiser qui trahit, de l’amour qu’on n’a pas,
De l’abandon glaçant les chambres solitaires,
Des peines qui rongeaient celles qui vous portèrent,
De tant de maux, de tant de pleurs, en vous jetant
Dans le repos de l’ombre et la paix du néant.
LA BALEINE EN RUT
Comme elle avait suivi le poulpe et l’espadon,
Dans des mers charriant les herbes des Florides,
La baleine sentit passer par ses fanons
Le terrestre printemps et ses tiédeurs fluides.
Le soleil descendait parmi les archipels...
Elle courut dans l’or et les phosphorescences
Projetant des jets d’eaux de toute sa puissance,
Pour s’ébrouer parmi des chemins d’arc-en-ciel.
Elle voulut d’abord épouser la chaloupe
Que d’un grand élan fou poussaient les pagayeurs.
Elle approcha ses flancs onctueux de sa poupe
Et la cassa du battement de son grand cœur.
Brûlant de la chaleur d’un sexe gigantesque,
Elle voulut de sa nageoire en éventail
Étreindre une île au corps dentelé d’arabesques
De pierre, avec des seins de craie et de corail.
Elle ne put monter sur elle et dans l’eau bleue,
Cherchant éperdument une forme à saillir,
Avec le battement immense de sa queue
Essaya d’épuiser sa force et son désir.
Mais le rut de la mer vibrait au creux des anses.
Les crabes se prenaient dans leurs pinces entre eux
Et les poissons volants, ivres de jouissance,
Faisaient sur les embruns des cercles lumineux.
Des électricités baignaient le fond des criques.
Le poisson-scie aimait la torpille au long corps.
On entendait mugir les squales hystériques,
La coquille univalve ouvrait un sexe d’or.