Et la baleine alors sentant passer sur elle
La douleur d’être seul familière aux géants,
A travers les bas-fonds aux fleurs surnaturelles
S’élança dans la nuit des abîmes béants.

Mais le peuple des flots fuyait devant sa masse.
Les polypiers fermaient leurs molles cavités.
Les poissons éperdus plongeaient dans les crevasses
Les infusoires verts éteignaient leurs clartés.

Les déserts sous-marins ont des splendeurs si vastes!
C’est là que vous dormez, coques des vaisseaux morts!
Dans cette solitude où l’on ne voit plus d’astres,
La baleine glissa par les courants du nord.

Dans les forêts de madrépores fantastiques,
Broyant avec ses flancs les perles par millions,
Brûlante, elle roula vers les pays arctiques,
Vers la mer froide où les soleils sont sans rayons.

Mais même dans les bleus d’aurore boréale,
Ne projetant que des jets d’eaux cristallisés,
Elle fondait encor les grands icebergs pâles,
Les banquises de neige avec son chaud baiser.

L’ANE A CORNES AU PALAIS

L’âne à cornes se vautre au fond du lit de soie.
Parmi le cramoisi des pourpres qui flamboient
Il roule son poil court et ses sabots épais.
Il porte à chaque patte un large bracelet,
Un diadème d’or luit entre ses oreilles.
A genoux près de lui des femmes s’émerveillent,
Suivent ses mouvements avec des yeux ardents,
Baisent avec amour la bave de ses dents.
Lui, rit dans les miroirs et se trémousse aux lampes.
Dans l’or fluide des chevelures il trempe
Ses naseaux mous, il mord pour se distraire un sein,
Ou renverse sous lui quelque corps enfantin
Qu’il possède avec des braiements épouvantables.
Le cortège aux yeux purs des vierges désirables
Se presse alors plus vite aux portes du palais.
Aucun visage de jeune homme ne leur plaît.
Toutes rêvent d’avoir pour poser leur front pâle,
L’âne à cornes royal au dos jauni de gale.

LE CHATIMENT DU LUXURIEUX

Il est dans un boudoir aux tentures vivantes
Et touche sans cesser, de la chair et des yeux.
Tous les objets sont des poitrines languissantes.
Il s’enfonce dans un divan gélatineux.

Il hume à pleins poumons l’odeur des sexes fades
Dont l’écœurant bouquet obscurcit son cerveau.
Il les voit par milliers dans les miroirs malades,
Il est illuminé par ces flasques flambeaux.