Alors, il jaillira de mes débris immondes
Un grand christ chassieux, mi-homme, mi-serpent,
Dieu pervers de la pourriture du vieux monde
Et les hommes viendront l’adorer en rampant.

Et je rirai, moi la cathédrale hystérique,
Au milieu des chardons et des louches odeurs,
En les voyant fouler l’hostie eucharistique
Et le sang de celui qui fut notre seigneur...

LES CHAMBRES DE L’HOTEL

Les chambres de l’hôtel communiquent entre elles.
Je regarde au retour du vieux minuit fidèle,
Solitaire, allongé dans un banal fauteuil,
La porte peinte en blanc, la porte dont le seuil
A tous les imprévus des rencontres s’oppose...
Que d’êtres séparés par cette porte close
Qui pourtant se seront côte à côte étendus,
Tant d’amitié peut-être et tant d’amours perdus!
Je fais l’ombre et je vois un rais clair sous la porte...
Dans la chambre voisine on veille et l’air m’apporte
Un parfum... Puis des pas étouffés... On dirait
Une robe qui tombe... Un bruit de bracelet
Sur du marbre... Quelqu’un guette ma chambre obscure,
Dans cette goutte de clarté qu’est la serrure...
L’hôtel silencieux repose... mon cœur bat...
Au loin un fiacre passe et je ne bouge pas.
Et soudain dans l’éclat d’une lumière brusque,
Longue et splendide, ayant le torse qui se busque,
Avec un diaman entre ses seins qui luit,
Une femme apparaît sur la porte, sourit,
Fait un geste amical bizarre... Une seconde
Et rien de plus... Et puis l’obscurité profonde,
Un rire de cristal et le bruit d’un verrou.
—Dans quel soir ai-je vu flamboyé ce bijou?
Quel est le souvenir de cette ressemblance?
Le rais clair. Le fauteuil... Les heures... Le silence...
Oh! rêves de minuit dans les chambres d’hôtel,
Quand sonne la pendule au cœur surnaturel!...

L’APRÈS-MIDI DU FAUNE

Imprudente, tu vas sous l’épaisseur des branches,
Dans le parc merveilleux par l’automne doré,
Sans savoir qu’à l’odeur que laisse ta chair blanche,
Moi, le monstre velu te suis dans les fourrés.

A plat ventre, enfonçant mon sexe dans les herbes,
J’ai scruté bien souvent sous le tissu léger
Tes deux jambes en fleurs, vigoureuses, superbes,
Et ta grâce de vierge ignorant le danger.

Et ta nubilité précieuse et vivante,
Cette pudeur sentant le duvet et la peau,
Se confondait pour moi aux odeurs enivrantes
Des vieux buis, des genévriers et des sureaux.

Or, l’automne en chaleur décompose les feuilles,
Du feu sort en vapeurs de l’humus craquelé,
Les marronniers brûlants en gouttes d’or s’effeuillent,
Et je danse en pensant à ton corps violé.

Je pourrais tout à coup te tirer par la tresse
Et te faire tomber d’un geste, sur le dos.
J’étoufferais tes cris de ma forte caresse,
T’immobiliserais du poids de mon fardeau.