C’est pour les spectateurs un plus rare régal
Qu’un festin qu’on ferait dans le décor d’un bouge.
Et la danse ressemble un cérémonial
Du vieux culte de l’homme à la chair de la gouge...
Puis l’on part. L’air est lourd de fièvre et de tabac,
La bouchère tord ses cheveux brillants de graisse...
La lampe fume et meurt... Un peu de sang fait: flac!
C’est la tête de veau pleurant dans l’ombre épaisse...
LA FILLE DU SULTAN
I
La fille du sultan dans sa robe à sequins,
Toute menue au fond de l’étroit palanquin,
Rêve de supprimer l’horrible forme mâle.
Parfois ses longs doigts peints qu’encerclent les opales
Frôlent la favorite assise à ses côtés.
Ses yeux verts sont perdus sous de grands cils bleutés...
Malheur aux jeunes gens qui viennent sur leur porte
Ou sortent des bazars lorsqu’avec son escorte.
Ses eunuques et son grand tigre apprivoisé,
Serrant ses petits seins sous son châle croisé,
Elle rêve aux beautés des lignes féminines.
Malheur aux jeunes gens qui sortent des piscines
Et marchent au soleil couverts de gouttes d’eau.
Ils sont à coup de fouet attachés dos à dos,
On les mène au palais, on en fait des eunuques.
Quand ils sont épilés, revêtus de perruques
Et de robes, sanglants et des chaînes aux pieds,
Demi-hommes déchus en femmes habillés,
La fille du sultan à son balcon regarde
Heureuse et frissonnante, et fait signe à ses gardes
De les frapper plus fort de la lance ou du fouet
Afin qu’ils la supplient de leur voix en fausset.
LES CASTRATS
II
Les castrats, dans la cour, parqués comme des bêtes,
Se rappellent les soirs de puissance et de fête
Où parmi les sorbets, les pastèques, les vins,
Sur les tapis creusés par le désir divin
Ils possédaient le corps des filles barbaresques.
Maintenant revêtus d’affublements grotesques,
Ils sentent chaque jour leur visage jaunir,
Leurs muscles se sécher et leur force finir.
La fille du sultan à l’heure où le soir tombe
Paraît sur la terrasse ainsi qu’une colombe
Au plumage de soie et ruisselante d’or.
Elle enlève un à un les voiles de son corps,
Jette ses bracelets, ses colliers et ses peignes
Et svelte, sur l’azur et le soleil qui saigne,
Elle danse, vers les captifs tendant ses seins.
Et les castrats prennent leur tête dans leurs mains,
Ils maudissent leur chair ridicule et blessée,
Car l’âme est désireuse et la chair est glacée...
LE BAIN ROUGE
III
La fille du sultan aime sa favorite,
L’esclave aux cheveux courts, la pâle Moscovite.
Et comme elle est jalouse elle la fait garder,
Dans la salle aux jets d’eaux par les hommes fardés
Et cruels à qui seuls les adolescents plaisent.
Elle rit trop souvent avec les sœurs Maltaises,
Celle aux roses, celle qui porte un attirail
De talismans et celle à l’anneau de corail...
La fille du sultan dévêt la Moscovite,
Et puis, à se baigner près d’elle elle l’invite,
Ouvrant ses bras menus au milieu du bassin.
Alors elle l’enlace et sur leurs yeux, leurs seins
A toutes deux, le jet d’eau verse un ruisseau rouge,
Une petite pluie en fleurs qui frôle et bouge.
Des trois sœurs aux yeux noirs que l’on vient d’égorger
Il ne reste plus rien que ce jet d’eau léger.
Et dans les marbres bleus il danse, tourne et saigne
Sur les corps frémissants des femmes qui s’étreignent...
Dans le grand escalier l’homme au sabre descend...
Trois corps dans un grand sac... Quelques taches de sang...
Et parmi les coussins où traîne une odeur fade,
Les roses, le corail, les talismans de jade...
LA CHAMBRE DE BARBE BLEUE
La chambre en velours noir aux portes cramoisies...
Les sept corps suspendus à des crochets de fer
Gardent les spasmes morts des vieilles frénésies
Dont les plaisirs divins ont dévasté leur chair.