Elle allume. Elle a peur. Mais non, le lit est vide.
Elle ferme les yeux pour dormir, mais alors
Elle sent sur sa bouche une autre bouche avide,
Qui la savoure ainsi qu’un fruit à pulpe d’or.

Et c’est un corps humain qui près d’elle se glisse,
Dont la forme et l’odeur lui font bondir le sang.
Elle se laisse aller à ce nouveau délice
De croire être blottie entre des bras absents...

Mais ce n’est pas un songe, ô Seigneur! Une forme
Est bien là qui la tient fortement par le cou,
Une puissance d’homme, une carrure énorme
Qui la meurtrit avec les os de ses genoux.

Elle ne pourrait plus s’échapper et du reste
Ne le veut plus. Le lit est splendide et fatal.
Elle flambe à présent des flammes de l’inceste
Contre le compagnon fantastique et brutal.

La tendre jeune fille au beau visage pâle
N’est plus qu’un être de plaisir entre des bras,
Une bête agrippée au lit, une cavale
Qu’un chevaucheur sans nom fait courir sur les draps.

«O bien-aimé nocturne et terrible, demeure!
Par ton large baiser mon visage est mangé.
Enivrons-nous encor du délire des heures
Au creux de ce torrent qu’est le lit ravagé...»

Mais l’aurore apparaît aux carreaux. Elle éclaire
Le linge déchiré, l’empreinte, la sueur,
La trace des doigts durs, le bistre des paupières
Et la chambre déserte... Il fait froid. Le feu meurt...

«Quel est l’être, ô Seigneur, sans âme et sans figure,
Qui dans mon lit de vierge a, cette nuit, couché?
Pourquoi suis-je à présent si souillée et si pure?
Je connais le plaisir infini du péché...»

LE PAGE AUX GANTS MAUVES

On a crucifié le page au maillot noir
Qui chanta les couplets défendus, au boudoir,
Le beau page insolent aux cheveux bleus et fauves.
On a planté les clous à travers ses gants mauves,
Et remis sur son front la toque au plumet long.
Il entend ricaner son ami, le félon
Qui l’a dénoncé, puis c’est l’abbé qui l’exhorte.
Le maître satisfait passe avec son escorte,
Oublieux qu’une fois le souper finissant
Il conduisit, l’ayant grisé, l’adolescent
Vers sa chambre secrète en velours de Byzance.
Des femmes, à la nuit, viennent mettre en silence
Des fleurs devant sa croix, car elles ont aimé
Le jeune homme et dormi dans ses bras parfumés.
Lui, des lèvres tout bas demande quelque chose.
Mais nulle ne comprend. Elles posent des roses
Et s’en vont... Celle dont il refusa l’amour
La petite comtesse espiègle aux cheveux courts,
Vint la dernière avec l’aiguière et le peigne.
Et c’est elle qui nettoya le front qui saigne,
Mit la toque plus droite, arrangea le pourpoint
Et quand il fut coiffé, maquillé avec soin
Et que le sang des gants fut couvert par les bagues,
Elle perça son cœur d’une petite dague.