LA TRISTESSE DU NAIN CHINOIS
Pour faire un boniment près des manèges ivres,
Dans le faste de pains d’épice et d’oripeaux
Des quatorze juillet vibrant du chant des cuivres,
Un soir, il débarqua chez les Occidentaux.
Les trafiquants comptaient sur son épaule torse,
Sur sa face huileuse avec des yeux bénins,
Sur sa natte tressée et cette grande force
De comique que cache une forme de nain.
Non, l’Europe est trop laide et son ciel est malade!
A votre appel, ce soir, il demeurera sourd,
O lutteur dont le muscle éclate à la parade,
O Gugusse assassin, dompteur de phoque et d’ours.
Car dans le bruit que fait la foire et sa folie,
Il entend retomber les rames des sampans,
Sous les palétuviers il compte les coolies,
Dans les sentiers de joncs où dorment les serpents.
Il voit les abris bas pour les âmes en peine,
Le village en bambous auprès du champ de riz.
Le petit temple bleu qui domine la plaine
Et l’ombre tamisée où le Bouddha sourit.
«Je ne danserai pas dans le bruit des cymbales,
Devant ce peuple abject grotesquement vêtu,
Pour la race innommable avec des faces pâles,
Des yeux striés de sang et des mentons velus.
«Vous êtes plus affreux que les dragons de bronze
Que Confucius place au seuil de son enfer,
Que les esprits du mal que conjurent les bonzes,
Avec des bâtonnets en aréquier vert.
«Vous êtes plus mauvais que les Tatars antiques
Qui vinrent ravager l’empire du Milieu
Car ils se contentaient pour trophée, à leur pique,
D’une tête dont ils avaient ôté les yeux.
«Mais vous, dès que vos fils sont sortis de leur mère,
Ils apprennent la mort et ses arts raffinés.
Vous les faites pourrir dans le charnier des guerres,
Vivants, vous les sciez et vous les dépecez.