«Je préfère, voyant vos mufles, vos babines,
Où sont inscrits vos sanguinaires appétits
Les peuplades sans front de l’île Sakhaline,
Les déterreurs de morts du désert de Gobi.
«Votre soleil a l’air d’une lune et me navre.
Vous marchez en mangeant vos enfants dans vos bras
Et c’est ce qui vous fait cette odeur de cadavre
Qui sort de vos habits comme un nuage gras...»
—Le fouet tourbillonna sur le nain impassible.
Les mirlitons criaient et claquaient les drapeaux.
Dans sa face immobile ainsi qu’en une cible
La patronne planta son épingle à chapeau.
Et le lutteur vint lui donner la bastonnade,
Et la foire chanta son plaisir, ses amours...
Toujours le nain voyait parmi le bleu des jades
Un Bouddha souriant au fond du demi-jour...
LE PARC MASQUÉ
Un orchestre étouffé s’échappe du château.
Le soleil jaune et bas fait pâmer les roseaux
De l’étang, et le bal que je vois de l’allée
A l’air bizarre et lent par les portes vitrées
Comme si l’air humide endormait les danseurs...
Il flotte à ras de terre une épaisse chaleur...
Le jet d’eau fatigué s’accroupit sur la vasque.
Dans les arbustes gras je vois passer des masques...
Leurs pieds plongent parmi les feuilles pourrissant
Et l’air semble rouiller leurs manteaux languissants.
Deux pierrettes s’en vont tendrement enlacées.
Leur culotte et leur collerette sont froissées.
Et sous les loups de soie émeraude, je vois
Leurs deux bouches de sang qui s’étreignent parfois.
Elles viennent s’asseoir sur mon banc et m’entraînent,
En riant, en dansant, vers les voûtes lointaines
Que font les sureaux blancs de leurs branches de lait.
Le soir met sa buée en leurs yeux violets.
Leur rire sonne bas et leur danse est très lente.
Elles mêlent encor leurs deux bouches sanglantes
Mais longuement contre mes lèvres et je sens
Le goût des deux baisers fade comme du sang.
Et puis devant une statue elles me laissent.
En étendant les mains je tâte des mollesses
De pétales... L’orchestre au loin berce le parc...
Je vais, par la moiteur brûlante du brouillard
Dans l’allée un peu plus obscure, entre deux files
De dominos fluets, argentés, immobiles.
Je vois les dominos des acacias tremblants,
Les masques gris des pins, les lis aux masques blancs,
Un bal mystérieux s’éveille dans les choses
Et frôlé des sureaux, caressé par les roses,
Je cherche le château, les masques du vrai bal,
Sous l’œil malade et bleu du soleil automnal...
LES GLADIATEURS AVEUGLES
Poussés à coups de pieux hors des grands vomitoires,
Sous les casques fermés et sans trous pour les yeux,
Les Andabates tâtonnant vont vers la gloire
Et l’âme des buccins éclate dans les cieux.
Sur les gradins du cirque où le peuple s’étage
Le vent met des fraîcheurs dans le lin des peplum,
Les yeux sont agrandis d’un rêve de carnage,
Au flamboiement du soleil bleu sur les velum.
Les robes émeraude et la pourpre des toges
Se confondent dans une danse de rayons.
Au loin montent les cris des géants Allobroges
Qui, la pique à la main, surveillent les lions...