L’ENFANT MORT

Auprès du lupanar repose un enfant mort.
En peignoir rose, en peignoir mauve, dans la rue
Avec des cris elles sont toutes accourues.
Le gros numéro tremble au vent qui vient du port...

L’être est dans le ruisseau sous des linges immondes,
Il a les yeux vitreux, il est jaune et gonflé.
L’absence de pitié, la tristesse du monde,
Monte sinistrement du port ensorcelé.

La nuit est lourde et chaude ainsi qu’une fournaise...
Les femmes crient et la patronne s’avançant,
Avec son ventre énorme et sa face mauvaise
Prend l’enfant et lui dit «petit» en le berçant.

Et lorsqu’elle baisa sur le front l’être jaune,
Son visage carré de marchande de chair
Devint plus beau que le visage des madones
Et la lune en montant lui fit un nimbe clair.

L’épicière du coin apporta quatre cierges,
Les quatre adieux du mal et de la pauvreté.
Les filles de maison pareilles à des vierges
Levaient ces feux sur les ordures des cités.

Pierreuses et voyous formèrent un cortège,
Car l’enfant du ruisseau était bien de leur sang.
Un marin ivre ainsi qu’un prêtre sacrilège
Promenait sur ce peuple un ostensoir absent.

Ils allèrent ainsi, méditant dans leur âme
Et ceux qu’ils rencontraient, suivaient, ayant compris.
Et près de l’enfant mort les pitiés porte-flamme
Par les peignoirs ouverts montraient leurs seins flétris...

Les bouges, gorges d’ombres, exhalaient leurs haleines,
Le peuple sentait mieux le malheur éternel.
Au loin se dessinaient comme des bras de haine,
Des mâtures de rêve au fantastique ciel.

Ils allèrent ainsi de ruelle en ruelle,
Vers le bassin qui sert de dépotoir au port,
Où se déversent les égouts où s’amoncellent
Les coques pourrissant auprès des pontons morts.