Il semblait que c’était la faute originelle
Qui courbait tous les dos en arc de désespoir
Et la patronne alors de ses mains solennelles
Leva l’enfant et le jeta dans le flot noir.

«Seigneur, accueille au fond des clémentes ordures,
Loin du soleil injuste et des hommes mauvais,
Dans cette tombe affreuse et pour nous la plus pure
Ce pauvre paria, pour qu’il dorme à jamais.

«Et puisque tu n’as pu lui donner en partage
Que le coin de la rue et le lit du ruisseau,
Qu’au moins notre pitié plus profonde et plus sage
Le couche malgré toi dans le meilleur berceau.»

L’ARBRE DE CHAIR

Je suis l’arbre de chair qui pourrit dans la nuit,
Je cache des poisons dans le suc de mes fruits
Et sous le rougeoiment de feu des soirs de paie,
Comme une bête en rut l’homme boit à mes plaies.
Il ne me parle pas, il n’a pas de pitié,
Il déchire mes draps des clous de ses souliers,
Il se vautre à loisir, il me possède, il crie
Et retourne aussitôt à l’ombre de sa vie.
Ainsi que les forçats je porte un numéro.
Le malheur dans mon lit comme dans un terreau
Malsain s’épanouit sur ceux qui me besognent,
Sur des sommeils de pauvre et des réveils d’ivrogne.
Mes amours sont toujours précédés d’un débat
Sur le prix, pour adieux je reçois des crachats.
Je vois se refléter dans ma glace ternie
L’image de l’horreur et de l’ignominie
Et pourtant comme un mort dressé hors du cercueil,
Je me tiens droite sur ma porte avec orgueil.
Si, de ses bons travaux il faut faire la somme,
Mon apport vaudra bien celui des autres hommes.
J’offrirai comme un feu d’amour, comme une fleur,
Mon sexe fatigué d’innombrables labeurs.
Parmi les êtres purs j’élèverai ma face,
Où l’alcool et la maladie ont mis leurs traces,
Mon front chauve où l’on voit le crâne blanchissant
Sous la peau et branlant ma mâchoire sans dents
Je montrerai mon mal, ses trous, ses boursouflures,
Disant: je l’ai transmis à mille créatures!
S’il est un châtiment, je l’ai connu déjà.
Et s’il est un pardon, qui me le donnera?

L’ORGIE PAUVRE

Le garni fastueux se farde et se parfume
Comme une courtisane avide de plaisir.
Par les pores fanés des vieux rideaux il hume
L’odeur des corps humains d’où montent les désirs.

Il s’étale sous le crépuscule des lampes
Qui pare ses fauteuils d’une vague splendeur.
Dans le miroir malade aux reflets faussés rampe
L’encens qu’on a brûlé dans une assiette à fleurs.

La descente de lit est toute parsemée
De bouquets bon marché effeuillés avec soin.
Des coussins d’orient et des robes lamées,
D’un clinquant de bazar animent chaque coin.

La tête renversée, une jambe pendante,
Une femme se pâme hors des draps rejetés,
Une autre la caresse et de sa main tremblante
Peuple ce ciel de chair d’éclairs de volupté.