Dois-je m’arrêter ou marcher toujours?
Je passe le pont, j’ai peur et je cours.
Le fleuve a crié; c’est mon nom qu’il crie.
Dois-je m’arrêter à l’hôtellerie
Des mauvais vivants qui sont sans amour?
Voici la maison de la rêverie,
Et voici l’église et ses quatre tours...
Les portails sont clos, les portiers sont sourds,
La ville est si vaste et l’espoir si court!...

Où sont les amis et la bonne hôtesse
Et la table mise et les grands fauteuils?
Quelle est la fenêtre et quel est le seuil
Où je puis frapper pour que je confesse
Que j’ai le corps las et le cœur en deuil?
Aux jours de ma joie et de ma jeunesse
J’avais des amis pour me faire accueil,
Pour m’offrir leur vin et leur allégresse...
Où donc les amis, où donc la jeunesse?...

J’entends des volets claquer sur les murs
Et tourner des clefs au fond des serrures...
C’est l’heure où chacun, le pur et l’impur,
Pour la solitude ou pour la luxure
Fait la porte close et la chambre obscure.
Chacun a sur lui son morceau d’azur
Faites-en aumône à la créature!
Que les murs sont hauts, que les cœurs sont durs!
J’entends les volets claquer sur les murs...

Et je suis tout seul dans la grande ville.
L’hôpital se tait, les bouges sont morts...
Un dernier reflet de lampe vacille...
Mon pas fait sonner les pavés hostiles...
La ville à présent est comme un grand corps
Plein de gonflements et de corridors
De pierre et d’airain, desséché, fossile,
Rongé par le temps, marqué par la mort...
Et je suis tout seul dans la grande ville...

Ville sans pitié, ville sans pardon,
Ville des ingrats et ville des lâches!
Je peux appeler, nul ne me répond.
L’un a son sommeil et l’autre sa tâche
Mystère que seul le soleil arrache.
Pour l’homme perdu pas une maison!
Pourtant quelque part le bonheur se cache...
Mais je butte en vain à tous les perrons
Ville sans pitié, ville sans pardon!...

LA CHAMBRE AUX RIDEAUX VIOLETS

SI PETITE EST LA CHAMBRE...

Si petite est la chambre aux rideaux violets!
Un Bouddha y médite avec un bracelet
De jade autour du cou qu’y mit la bien-aimée.
Les tapis sont foncés, les étoffes lamées,
Et quand je vais ouvrir la porte, l’on dirait
Qu’il va s’évaporer le parfum d’un secret.
Si petite est la chambre où sont de si grands rêves!
Dans cet espace étroit des aurores se lèvent
Comme aucun voyageur en quête d’idéal
Ne put en contempler au pays boréal.
Il y descend des soirs si pénétrés d’aromes,
Où les murs ont des fruits et les lampes des baumes,
Des soirs comme jamais n’en ont les équateurs.
La bien-aimée y fait éclore plus de fleurs
Que les plus chauds soleils qui brûlent les tropiques,
Les étoiles d’été ne sont pas plus magiques,
Les lunes sur les lacs n’ont pas plus de reflets
Que la petite chambre aux rideaux violets...