L’AMITIÉ ET LE BAISER
Je danse le bonheur, disait-elle, et légère
Sous ses gazes, dans la fumée et la lumière
Elle faisait tourner son buste de cristal.
Je danse tout, l’espoir, les rêves et le mal...
—Dansez les souvenirs... Elle dansa l’enfance,
Le rayon disparu d’un soleil de vacances,
Des passages de jeunes filles dans des parcs.
—Dansez l’adieu d’amour et dansez le départ...
La danse avait alors tant de mélancolie!
—Dites-lui de danser l’amitié, dit l’amie
Qui s’appuyait sur moi peut-être tendrement.
Et la danseuse alors, qui voyait son amant
Sourire au loin dans le miroir, baisa la bouche
D’un baiser qui se pose et frôle sans qu’il touche,
Sur l’image apparue en le verre embué,
Et le dessin en demeura diminué,
Puis s’effaça comme un baiser qui s’évapore.
Et celle qui m’aimait d’amitié dit encore,
Fixant longtemps mes yeux d’un regard sans espoir:
—Oui, l’amitié, c’est un baiser dans un miroir...
TIGRESSE AUX ONGLES PEINTS
Tigresse aux ongles peints des restaurants de nuit,
Mangeuse d’homme, qu’à son tour mange l’ennui,
Bête de proie, ayant au cou trois rangs de perles,
Qui fais pousser des cris lorsque tes reins déferlent,
Sur le festin du lit qui tombe en rugissant
Et qui sait détourner tes babines de sang
Avec un rire plus cruel qu’une morsure,
Je ne crains ni tes yeux de jungle et d’aventure
Où passent des reflets d’eau croupie et d’acier,
Ni ton long corps félin, avide et carnassier,
Ni ta main de velours, je t’ai vaincue, ô bête!
Car j’eus pour te dompter une chaîne secrète,
Une cravache éblouissante et je te fais,
A mon gré, te vautrer parmi les draps défaits.
T’allonger sur le dos, te pâmer et te tordre,
Ou remettre ta robe et tes bas sur mon ordre,
En te cinglant de mon dégoût, de ma rancœur
Et du néant d’amour qui me remplit le cœur.
LE COLLIER DE TURQUOISES
Elle vint à minuit, chaude, décolletée,
Par les parfums, les vins et l’orchestre excitée,
Et des odeurs de bal traînant dans ses cheveux.
Elle enchanta l’appartement silencieux,
Elle fuma, sauta dans les grands divans vides
Et puis se dévêtit, languissante et splendide,
Riant impudemment d’un rire provocant.
Elle donnait le goût de mordre en la vainquant.
Elle n’avait gardé qu’un collier de turquoises
Mais demeura, sans que ses beaux bras se décroisent
Sur ses seins durs, avec un brin de mimosa
Dans sa bouche et pour s’amuser se refusa.
Les abat-jour de soie avaient des ombres vertes
Et j’allai m’accouder à la fenêtre ouverte,
Le sang de mon désir à mes tempes battant.
Alors Paris chanta dans la nuit de printemps,
Rêves des boulevards et mystères des chambres,
Tant de femmes au fond des lits tordant leurs membres!
Le mimosa tomba des lèvres, le beau corps
Vint frissonner contre le mien... Je dis alors,
Écartant cette peau qui sentait la framboise:
«Les bijoux vous vont mal...» Elle ôta ses turquoises.
BAISERS MORTS
Au fond de tant de lits ses reins se sont pliés
Et tant de corps humains lui furent familiers!
Elle s’est exposée aux regards de tant d’hommes,
Elle a tant caressé, tant répandu le baume
De ses lèvres, elle a tant de fois dit les mots
Purs ou grossiers, qui sont nos plaisirs et nos maux,
Et tant de fois sué cette sueur amère
Dans la moiteur et la fatigue mortuaire
Qui suit le dernier spasme et le dernier frisson,
Que lorsque je m’endors sur son corps infécond,
Elle doit, en fermant les yeux dans les ténèbres,
Oublier quelles mains, quel front, quelles vertèbres
Sont couchés là, quel est le visage et le nom
De l’homme devenu ce soir son compagnon,
Que ses amants anciens prennent ma place étroite,
Que je sens leurs désirs défunts qui la convoitent,
Leurs frôlements avec les tares de leurs corps
Et que mon lit est plein de tous leurs baisers morts.
L’ENVOÛTEMENT
Il est dans un boudoir une affreuse poupée
Faite de cire vierge et d’oripeaux drapée,
Avec quelques cheveux mal collés sur le front.
Le polissoir, le kohl et le peigne lui font
Un cadre reflété par le miroir qui penche
Sur la coiffeuse. Avec une fine main blanche
La sorcière aux yeux noirs la touche et la pétrit.
Son corps dans le peignoir garde l’odeur du lit
Et le plaisir fait tressaillir les seins qui tremblent.
La petite statue en cire me ressemble.
C’est ma caricature avec mes vêtements.
Quatre cierges vont éclairer l’envoûtement,
L’air est lourd de l’encens que l’on brûle avec l’ambre.
La grosse manucure et la femme de chambre
Solennelles, s’associent, grotesques assistants,
Et récitent tout haut la prière à Satan.
Et la jeune sorcière aux yeux de jeune fille
Rit et perce mon cœur par trois fois d’une aiguille.