LA BÈTE

La bête est quelque part dans mon appartement.
Je ne fais pas de bruit, je marche doucement;
Si je pouvais dormir avant qu’elle s’éveille!
Mais je sens qu’elle est proche et qu’elle me surveille.
En vain entre mes draps je cherche à me tapir,
Tout à coup, d’un seul bond, elle vient s’accroupir
Sur ma poitrine, elle la fouille de son ongle,
Avec ma peur, avec ma douleur elle jongle
Et son mufle heurtant mon cœur comme un marteau,
Dans sa patte de marbre elle tient mon cerveau.
O bête! Jalousie affreuse aux cent visages!
Tu m’écorches par le supplice des images...
Je vois la bien-aimée entre des bras, pliant,
Se renversant pâmée avec des yeux brillants
Et le torse éperdu lancé de tous ses muscles
Dans l’élan de l’amour que coupent des cris brusques.
Toute la nuit la bête est là qui me fait voir
La bien-aimée au fond des obscènes miroirs
Avec tous les détails délicats de sa forme.
Dormir! pouvoir chasser la vérité difforme,
La bête aux visions, le monstre aux ongles clairs!
Mais elle est toujours là dans les minuits amers,
Elle souffle une haleine infecte, elle renâcle
Et toujours ses yeux verts reflètent le spectacle,
La scène, sur le lit d’hystérie et d’horreur.
Il faut, pour que la bête apaise sa fureur,
Que le matin naissant dans les carreaux jaunisse
Et je m’endors enfin, brisé par le supplice.

ELLE SENTAIT LE THYM...

Elle sentait le thym, la fraise et la jeunesse...
Elle était si sensible à la moindre caresse!
Elle s’abandonnait pour un bouquet de fleurs.
Elle sentait l’épi, la grappe et le bonheur...
Les effluves du soir lui rougissaient la bouche.
Elle faisait voler sa jupe et ses babouches
Pour un brin printanier de jeune volupté
Et la chaleur des yeux la faisait palpiter.
Elle avait de l’orgueil à n’être pas fidèle,
Hors des draps émergeait son torse de modèle
Et ses reins dont l’élan a ravagé nos nuits.
L’absence de plaisir était son seul ennui.
Elle sentait les prés, la fougère et la vie...
Créature charnelle et jamais assouvie,
Elle criait d’amour quand on lui faisait mal
Et vous mordait la peau de ses dents d’animal.
Elle sentait le buis, le sureau, la pistache...
Il fallait alterner le sucre et la cravache
Pour posséder ce corps qui n’aimait qu’être nu.
Elle riait, tendant ses seins d’enfant menu.
Dans sa bouche on buvait la saveur des fruits aigres...
Avec ses cheveux courts, ses hanches un peu maigres,
Elle offrait quelquefois des grâces de garçon,
Elle se renversait avec de grands frissons.
A présent, je suis loin, on l’a prise peut-être,
Ainsi qu’un bijou rare et savamment poli,
Ainsi qu’un chien enrubanné qui cherche un maître,
Une bête de luxe à jeter sur un lit...

LE MIROIR OVALE

J’avais tout disposé, le parfum, le peignoir,
Les babouches de soie et d’or, le collier noir,
La boîte de cristal pour mettre ses opales
Et le miroir d’argent, dont elle aimait l’ovale.
Elle n’est pas venue. Une femme passait.
Je l’appelai, j’ouvris la porte. Elle sentait
La laine, le café, la fatigue et la brume.
Vite, je lui donnai, pour qu’elle se parfume,
Le flacon. A son cou je mis le noir collier
Et les babouches d’or et de soie à ses pieds.
Le cristal retentit des épingles tordues
Et j’eus la nouveauté d’une épaule inconnue.
Mais quand sa main toucha l’ovale du miroir
Son haleine ou la mienne empêchait de s’y voir,
Faisait dans la buée un dessin de visage...
J’ai cassé le miroir à cause de l’image...

OTE TES VÊTEMENTS...

«Ote tes vêtements, étends-toi sur le lit...»
Et je la sentirai dans l’ombre qui rougit,
Les doigts tremblants au col de sa robe montante,
Une rose effeuillée au corsage, hésitante
Et déchirée au fond de sa chair par les mots.
Ses yeux auront les tons de laque des émaux
Sous l’or épais des cils qui se mettront à battre,
Ils deviendront plus grands, plus troubles, plus bleuâtres,
Elle défaillira sous la brutalité
Des gestes et voudra de ses doigts écartés
Dérober à demi son regard aux caresses.
La crudité des mots augmentant sa faiblesse
La fera crier de révolte en se donnant
Et mes lèvres des creux de son corps frissonnant
Feront courir la volupté comme une eau vive
Dans sa froideur de braise et sa pudeur lascive...

LE PASSAGE DE LA BELLE HEURE

La belle heure est venue et nous n’avons rien su.
Elle a sans doute ouvert la porte à notre insu,
Elle n’a pas sonné, elle a glissé sans geste.
Elle était près du feu merveilleux et modeste.
Nous n’avons pas été tous deux bien accueillants,
Toi, tu cachais ton beau visage souriant,
Tu n’as pas fait de thé, tu disais des paroles
Au hasard, tour à tour amicales, frivoles,
Et moi je calculais l’ennui de ces moments.
Celle qui vient nous voir pourtant si rarement,
Disparut sans adieu comme sans bienvenue...
Une belle personne, ai-je dit, est venue.
Nous l’avons ignorée alors qu’elle était là.
Je ne vois qu’à présent son charme et son éclat.
C’est dans le grand fauteuil qu’elle s’était assise.
Sa robe était en soie éteinte, amande et grise,
La chambre est parfumée avec son souvenir.
Nous laisserons la porte ouverte à l’avenir...
Pourvu que son image aux miroirs se révèle?
Quel regret de s’être ennuyé à côté d’elle!
On ne le sait qu’après! Qui donc nous préviendra
Quand l’heure du bonheur doucement entrera...