CELUI-LA, JAMAIS PLUS...
Quand tu reposeras près d’un autre, la nuit
Et que tu veilleras, comptant le temps qui fuit,
Écoutant bourdonner ton ardeur à tes tempes
Ou regardant trembler sur les tapis la lampe,
Peut-être croiras-tu me voir auprès de toi.
Ce seront mes cheveux où glisseront tes doigts.
Ce sera mon épaule à côté de la tienne.
Ce sera la présence et la chaleur ancienne.
Alors, te rappelant l’étreinte sur mon cœur,
Peut-être voudras-tu dans un plaisir trompeur
Ressusciter l’amour de ces nuits disparues.
Au bercement des bruits qui montent de la rue,
Au même creux du lit creusé par vos deux corps,
Tu chercheras à retrouver le frisson mort
Et trois fois tu m’appelleras du fond de l’âme
Et du fond de ta chair désireuse de femme.
La lampe tremblera toujours sur le tapis
Et les bruits monteront de la rue, assoupis,
Tu fermeras les yeux pour mieux voir apparaître
La volupté sortant du mystère de l’être,
Tu tiendras des cheveux, des vertèbres, des bras,
L’antique forme humaine en les ombres des draps,
Mais le baiser vivant sur nos lèvres fermées,
Celui-là, jamais plus, vois-tu, ma bien-aimée...
LE FANTÔME
Je revois quelquefois dans les glaces nocturnes,
Ton visage, l’éclat de tes yeux taciturnes
Et tes doigts effilés en ivoire malade.
J’entends auprès de moi tes talismans de jade,
Le frôlement perdu des robes familières...
O vertu des miroirs dans les nuits solitaires!
Je m’approche et je tends les bras vers ta pensée
Et je vois ton image un peu moins effacée,
Dans le clignotement des lampes qui s’endorment.
Au bout d’un chemin blanc se précise ta forme.
L’air de ma chambre close est plein de ta présence.
Le grand mystère ouvre ses portes de silence
Pour me rendre, encadré des colliers et des gemmes
Et du peigne d’argent, le sourire que j’aime.
O bouquet de pavots où se cache une rose!
Je suis près du miroir et tendrement j’y pose
Un baiser. Et voilà qu’une vie délicate
Fait trembler les rideaux, brûler les aromates.
J’entends le linge mort qui bouge dans l’armoire
Et tes bijoux tombant dans la coupelle noire
Et le papier froissé des livres que tu touches.
Je vois ressusciter tes petites babouches,
Ton peignoir noir et or aux nuances passées...
Mais le baiser finit... Mes lèvres sont glacées...
Voilà la chambre morne où l’air est moins fluide...
Miroir terni! Peignoir défunt! Babouches vides!...
LE COMPAGNON
Il a les pieds feutrés, il est masqué de noir...
Il marche sans lanterne à travers les couloirs...
Il fait le long des murs un bruit de feuilles mortes...
Il gravit l’escalier, il en touche les portes
Et sous les paillassons il ramasse les clefs...
Il entre... Son visage est rougeâtre et pelé,
Il a la jambe grêle et le crâne difforme.
Il se tient, grimaçant, auprès de ceux qui dorment
Ou de ses doigts sans ongle il caresse leurs yeux.
Par son attouchement humide, les cheveux
Se détachent, un mal blanchâtre vient aux bouches,
Une corruption gagne la chair qu’il touche.
C’est pire pour le cœur. Fermez la porte, allez,
Et sous le paillasson ne laissez pas la clef.
C’est toujours lui qui vient, non la visite chère.
Je le sais. C’est pourquoi j’allume les lumières,
Je prépare un souper, je me mets en habit
Et j’attends, solennel, cette hôte de minuit,
Parmi tous les reflets électriques des glaces.
Le monstre vient, ricane et je lui dis: Prends place
Devant moi. Il s’assied. Son œil malade luit.
Il enlève son masque. O seigneur! Et la nuit
Est longue. Nous buvons. Jamais je ne m’écarte
S’il s’approche de moi. Sais-tu jouer aux cartes?
Non. Moi non plus. Lis-tu des livres? Non, jamais.
Surtout ne parle pas de celle que j’aimais...
Nous buvons. As-tu froid? Voici la couverture.
On entend un laitier passer dans sa voiture...
Quand le bonheur s’en va, vois-tu, c’est pour toujours...
Et nous nous endormons tous deux au petit jour...
FEMME AUX BIJOUX
Un piano bleuté
Couleur de nuit d’été,
Des tentures mauves
En velours byzantin,
Des bijoux, des écrins,
Sur des peaux de fauves,
Du feu, des miroirs froids,
De vieux panneaux chinois,
Des cuivres, des laques...
Dans un vase en cristal
Se mêlent le santal
Et la sandaraque...
Les rideaux sont épais,
Le jour ne luit jamais,
C’est le lieu que j’aime...
Et sur ton ventre impur
Tu fais couler l’azur,
Le grenat des gemmes.