Ils étaient boursouflés, extravagants, exsangues.
Celui-ci dans l’œil droit avait un clou de fer,
L’un portait un carcan, l’autre avait une cangue,
Celui-là rayonnait et montrait un cancer.

Et tous, l’être sans dents, l’être aux orbites vides,
L’être dont des grosseurs faisaient le crâne lourd,
Tous étaient satisfaits, tous se trouvaient splendides,
Ils portaient avec eux leur mal avec amour.

Ils ne s’étonnaient pas de la forme des choses,
De la feuille trop pâle et du bois trop laiteux.
Ils pressaient sur leur peau le sang vivant des roses,
Aux tiges tièdes ils buvaient les sucs douteux.

Les saponaires savonneuses des pelouses
Étaient des lits mouillés pour leurs corps maladifs
Et la tulipe obscène et le chardon ventouse
Faisaient vibrer de spasmes fous leurs nerfs à vif.

Ils ont en me voyant poussé des cris de joie
Et l’un m’a fait toucher du doigt le trou sans œil.
Un autre m’a tendu le fer perçant son foie,
Tous m’ont montré leur plaie ouverte avec orgueil.

Ils ont cueilli des fleurs dans le parterre étrange
Et sur ma bouche ils sont venus les écraser
Et j’ai senti le goût humide du mélange
Des végétaux, du suc humain et du baiser.

Un soleil déformé, jaunâtre, bas, énorme
Se reflétait sur des marais de désespoir...
Et les plantes sans nom et les humains difformes
Se mêlaient dans l’éclat du fantastique soir...

Et moi, je n’ai pas fui parmi les crucifères,
J’ai regardé jaunir le jardin sans regrets.
Je me suis rappelé que c’étaient là mes frères,
Que j’allais devenir leur pareil. J’ai pleuré...

—Ayant pris l’être aux yeux de serpent comme guide,
En mars, dans le mois de la guerre, un vendredi,
Moi, l’homme, avec mon cœur qui fut jadis candide,
Voilà ce que j’ai vu dans le jardin maudit.