Des nègres solennels élevaient une châsse
Vers le ciel et je vis sous le verre en couleurs
Une grotesque idole en cire dont la face
Pleurait du sang. Un stylet d’or trouait son cœur.

D’énormes talismans, des formes priapiques,
Un Bouddha de bois peint, vivant et grimaçant,
D’exsangues chérubins aux ventres hydropiques,
Des vieillards aux virilités d’adolescents...

Toute nue au milieu marchait la bien-aimée,
La splendide aux seins droits, sous ses torsades d’or...
Mais horreur! Elle avait la taille déformée,
Des seins hideusement gonflés, des genoux tors....

Cette perfection, cette splendeur suprême
Était un corps rempli de rougeurs et de trous,
Et seul les yeux divins étaient restés les mêmes
Comme deux diamants perdus dans un égout.

Un perroquet juché sur son épaule gauche
Battait des ailes et la frappait de son bec.
Un être au teint parcheminé par la débauche
Derrière, dans sa chair enfonçait son doigt sec.

Une vieille en haillons qui tenait une torche
Ricanait et parfois lui roussissait les reins.
Et les lanternes clignotaient et sous les porches
S’esclaffaient le mendiant, la fille de l’assassin.

«Je t’aime, ai-je crié, toi l’unique et la pure!»
Les bras tendus vers l’idéal martyrisé.
Mais le ciel descendait comme pour l’écraser...
O souvenirs! O morts vivants! Caricatures!...

LES ABSENTS SONT DES MORTS

Les absents sont des morts qui n’auront pas de roses...
On ne prépare pas la chambre en pierres closes
Et l’on n’allume pas les quatre chandeliers.
Pour eux, pas de draps neufs, pas de bouquet lié
Avec ce jonc ténu qu’est un regret fragile.
Aucune illusion de forme volatile,
De halo lumineux et doux qui reviendrait
Hanter l’appartement où dort l’ancien secret.
Le temps fait du pastel une esquisse plus pâle,
La chaleur de la chair du sein ternit l’opale,
La rose s’évapore au fond du flacon d’or,
On le sait, on le dit... Les absents sont des morts.
Mais pourtant l’on voudrait tellement n’y pas croire,
Être encor l’habitant d’un coin d’une mémoire,
Dans la chambre d’hiver où sont les souvenirs.
Les absents sont des morts qui voulurent mourir.
La lettre est la couronne en immortelles fausses
Qu’on attache d’un fil de fer aux croix des fosses.
Le cœur y sonne vide autant que le métal,
De l’emblème agité par le vent glacial.
Puis plus rien. Même pas les fausses immortelles.
La pluie use les noms, les vases et la stèle.
Le fruit noir du cyprès tombe comme un remords
Du bonheur qu’on n’a plus... Les absents sont des morts...

LE VIEIL HÔTEL