L’INCONNU FAMILIER

Les meubles de ma chambre étaient tous à leur place,
La lampe à la clarté tamisée, un peu lasse,
Le livre ouvert, le lit compagnon blanc et nu.
Mais au fond du miroir marchait un inconnu.
Il était plus âgé que moi. Sur son visage
La tristesse et le mal avaient fait leurs ravages.
Ses yeux étaient brillants, un peu faux et glacés.
Il semblait revenir des pays du passé...
Il n’avait pas l’air bon. Il grisonnait aux tempes.
Et lorsque je voulus baisser un peu la lampe
Pour le voir moins, je vis qu’il la baissait aussi.
Ah! nous devrions pourtant ainsi que deux amis
Sincères, se trouvant après un long voyage,
Compter les actions mauvaises, le bagage
De bien et les regrets que l’on a rapportés.
Mais non, on ne veut pas, c’est triste de compter.
Le bagage de mal est si pesant et l’autre
Si léger! Mes chagrins et mes plaisirs, les vôtres
Valent-ils que tous deux nous en parlions ce soir?
Non, je ne dirai rien à l’homme du miroir...
L’on rentre, l’on est las. C’est tard, on se rappelle...
Le lit est trop étroit... Le miroir trop fidèle...
L’on voudrait tant penser à celui qu’on n’est plus!
Il ne faut pas... Laisse le livre à demi lu,
Et laisse les remords autour de toi qui rampent...
Pauvre homme, couche-toi, éteins vite la lampe.

LE SPECTRE DES SOUVENIRS

LE PRÉSENT SUBTIL

Je songe qu’elle est seule à l’ombre du cyprès,
Loin de la sombre ivresse et du plaisir secret
Qu’elle goûtait, couchée en robe jaune et noire.
Alors j’ai pris la lampe et la boîte d’ivoire,
La pipe à bout de jade et le plateau d’argent
Et les trois scarabées de nacre aux feux changeants
Et roulé sous mon bras sa robe préférée.
Je suis le chemin creux dans la chaude soirée.
Le cimetière est proche et le mur n’est pas haut
Et l’on sent que les morts dorment mieux sous l’air chaud,
Quand le vent ne fait pas bouger croix et couronnes.
Sur le tertre, j’étends la robe noire et jaune,
J’étale les objets sur le plateau sculpté
Et dans le calme mortuaire de l’été,
Tenant l’ivoire blême et la pipe de jade,
Tout ce que chérissait ma tendre camarade,
J’aspire la fumée et la jette aux gazons.
Toi qui dors pour jamais dans l’humide maison
De terre, dont le seuil est cimenté de plâtre,
Sans robe tiède d’ambre et sans lampe rougeâtre,
Un ami vint ce soir fumer auprès de toi.
Ah! que le grand parfum mette en ton lit étroit
Au vestige allongé de ta figure humaine,
Malgré la dureté de la terre chrétienne,
Le sourire éternel du vieux Bouddha de bois,
Que je place ce soir à côté de ta croix.

LE SOUVENIR CARICATURAL

O souvenirs! La nuit était chaude et malsaine,
D’électriques chaleurs rôdaient près des maisons.
Par la fenêtre entraient de vivantes haleines
Et je me suis penché dans l’air plein de poisons.

Alors, j’ai vu venir le cortège bizarre.
Des eunuques avec des manteaux byzantins.
Puis des hommes fardés qui portaient des simarres
Et des jupes, couverts d’ornements féminins.