Tout un peuple grouillant dans les coins s’accumule,
De fourmis d’or, de vers ailés, de scorpions.
Les élytres, les corselets, les mandibules
Vibrent en se froissant et craquent par millions.
Je vais être mangé par cette vie étrange,
Par ce règne animal puissant qui vient du fond
Des ombres, mais voilà que l’homme-chien se change
En un arbre si haut qu’il perce le plafond.
Des fleurs vivent dans la crinière léonine.
Le long des murs coule un torrent de végétaux.
Le bambou de la pipe, ainsi qu’une racine,
S’enfonce fortement dans le sol du plateau.
Une forêt de lis et de roses géantes
Monte des satins bleus, jaillit des noirs velours,
Je vois naître et grandir des arbres et des plantes
Avec des troncs épais et des feuillages lourds.
C’est un fourmillement d’herbes parasitaires,
De lichens animés, de lierres vivants.
Le flot continuel des forces millénaires,
Dans les germes, les sucs, coule en les dévorant.
Puis, un dessèchement par l’excès de la vie
Se produit. Les forêts prennent des airs spectraux.
Dans l’humus qui s’amasse et qui se stratifie,
Je vois la fougère fossile et les coraux.
Je suis dans un désert de schiste et de calcaire,
Où sont carbonisés des herbages marins,
Dans un monde de houille et de couloirs lunaires,
De cristaux condensés par des feux souterrains.
Je vois des gisements de sel et de pétrole,
Des lacs vitrifiés stagnant dans du mica,
Des monts diluviens m’entourent et me frôlent,
D’étranges geysers m’aveuglent de leurs gaz.
Immobile, j’assiste aux naissances des pierres,
A la formation secrète des métaux,
Et sous les astres bleus d’époques tertiaires,
Le naphte en fusion m’emporte sur ses eaux...
—Ainsi, je vois, le soir, des milliers d’images
Que l’âme des pavots répand sur les coussins,
Je remonte le cours des races et des âges,
Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.