Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix
Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques:
«L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi.
Descends parmi la vase et les eaux équivoques.

«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux
Dans l’émanation des poisons délétères.
Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux
Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.

«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards
Tu joueras dans les végétaux des marécages,
Oubliant parmi les parfums des nénufars
Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.

«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour,
Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle,
Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd
Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»

Alors je vis des bras tendus pour me saisir
Et des milliers de blancs visages apathiques.
Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir
Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.

Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier
Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse,
Je voyais des palais informes, des piliers
Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,

Lorsqu’un grand vent passant à travers les marais
Me souffla des odeurs de forêts aux narines
Et je m’enfuis vers l’horizon où je voyais
Des sapins s’accrochant au ciel sur des collines...

LES ESCLAVES

Je les voyais marcher, enchaînés, deux par deux,
S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces.
Alors, un cavalier courait à côté d’eux
Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.

Ils étaient las, pelés, exsangues et spectraux.
Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables.
Comme un long bêlement humain et lamentable,
Une plainte montait de ce triste troupeau.