Cela n’avait été prédit par nul prophète...
Les soleils infernaux ne se couchèrent pas...
Tout se passa sans cri, sans tocsins et sans glas...
Le peuple en ce temps-là fut mangé par les bêtes...

L’ÊTRE MAIGRE AUX MAINS IMMENSES

Et j’ai vu l’être maigre avec des mains immenses.
Il était recouvert d’écailles de poisson,
Il était étendu dans le sable d’une anse
Et le trou d’un rocher lui servait de maison.

Il m’a dit: Vois mon corps qu’un mal affreux dévaste.
Mon cœur atrophié ne bat plus sous mon sein.
Si mes mains à ce point sont ouvertes et vastes
C’est qu’un siècle durant je les tendis en vain.

Si mes yeux sont couverts d’une peau membraneuse
C’est que j’ai répandu des milliers de pleurs.
J’écoute la marée, éternelle berceuse,
Refrain toujours nouveau de la vieille douleur.

Elle vient vers celui qui n’a pas vu sur terre
La face du pardon et du soulagement,
Elle connaît le mal, son sens et son mystère
Et monte comme lui quotidiennement.

Et j’entends dans sa voix la voix des mauvais hommes,
De ceux que si longtemps jadis j’ai suppliés.
A présent le sel pur et les algues m’embaument...
Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...

Malheur aux durs, aux furieux, aux égoïstes,
A ceux qui font semblant d’être aveugles et sourds,
A ceux qui m’ont tendu le morceau de pain triste,
Malheur aux généreux qui donnaient sans amour.

J’ai trouvé près des mers ton sentier, solitude,
Bordé de corail rouge et de pétoncles clairs,
Et mon corps rabougri par les vicissitudes
Mange le coquillage et s’enivre de l’air.

Mais, ni mon lit marin rempli de zoophytes,
Les vents de l’au-delà lourds d’aromes puissants,
Ni ma grotte verdâtre avec ses stalactites,
Ni les soleils du soir me transfusant leur sang,
Ne pourront me donner l’aliment de mon âme,
Ce que j’ai désiré, espéré, mendié,
Le repos, la chaleur, le breuvage et la flamme...
—Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...