J’ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes
Et les forçats de loin m’ont lancé leur boulet.
J’ai troué des typhons hauts comme des montagnes
Et les vents furieux m’ont donné des soufflets.

Quand j’ai passé le long de leurs coques énormes
Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon.
Empoignant les cheveux d’herbages équivoques
J’ai saisi des noyés mangés par les poissons.

Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues
Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels,
Et les baleines du battement de leur queue
M’ont projeté dans leur jet d’eau plein d’arc-en-ciel.

Mais toujours je fendais allégrement la lame,
Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé,
Et porté sur les flots par la force de l’âme
L’infini de la mer me semblait sans danger.

Et lorsque j’émergeai couvert de coquillages
Et d’algues et pareil à quelque crustacé
Sur l’île merveilleuse et le divin rivage,
Mon corps marin par l’air terrestre fut glacé.

Et mes yeux n’avaient vu jamais de paysage
Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux.
Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages
Et leur exhalaison était un souffle affreux.

Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes
Claquaient du bec, non loin d’un cratère fumant.
Un soleil jaune ainsi qu’une horrible lanterne
Se balançait sur des collines d’ossements.

Alors j’ai dit: J’ai fui les grottes et les criques
Pour cela! Trahison de l’idéal humain!
J’aurais pu m’endormir sur les eaux magnétiques,
Chevaucher l’hippocampe ainsi qu’un roi marin.

Que le poulpe m’aspire et le crabe me ronge!
Je descends dans l’azur des abîmes profonds
Pour dormir à jamais dans un linceul d’éponges
Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds...