Et je pus contempler leur laideur étonnante.
Ils n’étaient éclairés par aucun sentiment.
Quelques femmes montraient des poitrines pendantes.
Les groupes se croisaient géométriquement.

Ils goûtaient, sans regret des choses de la vie,
Avec affection et se tenant les mains,
Aux bords des purs ruisseaux et des calmes prairies
Les plaisirs innocents et les bonheurs divins.

«Quoi, pas même une femme et pas même une vierge,
Ai-je dit, qui malgré les azurs bleus trop clairs,
Parmi ces corps pétris dans la pâte des cierges
Ne sente le plaisir lui tourmenter la chair.

«Pas même un chérubin, qui par sa grâce double,
Son torse féminin, ses hanches d’Adonis,
Rappelle le péché délectable et son trouble
Et ses remords autant que l’amour infinis.

«N’est-il pas quelque coin où des fleurs en désordre
Sont rougeâtres avec d’émeraudes lueurs,
Ou des femmes aux bras mêlés jouent à se mordre,
Tordant avec orgueil leur corps plein d’impudeur?»

Alors je me souvins des mortes admirables,
Et des chers compagnons que j’avais tant pleurés,
C’étaient des désireux et des insatiables,
Au cœur toujours ouvert et toujours déchiré.

Et je les vis... Leurs yeux, leur forme et leur image,
Mais ils avaient perdu ta lampe, ô souvenir!
Une béatitude emplissait leur visage,
C’était là la splendeur peut-être de mourir.

Mais ils étaient pour moi plus morts que les cadavres
Que l’on voit dans les lits, déjà décomposés.
De leur morne bonheur ils étaient les esclaves,
Ils ne possédaient plus le secret du baiser.

Ils avaient oublié l’amère connaissance.
Ils n’avaient plus au front le sceau de la douleur,
Ils n’avaient plus au cœur le mal de l’espérance,
Jamais plus de leurs yeux ne couleraient des pleurs.

Et j’ai fui vers la porte ouverte sur le gouffre
Vers l’obscur escalier où le salpêtre luit,
Et j’ai baisé l’ardoise et caressé le soufre
Et joui des clartés qui tombaient de la nuit.